§1. Il y a des troubles ce midi dans le centre de Santiago. On a encore entendu retentir les sirènes, les gens ont couru, les magasins ont baissé leur rideau de fer pour tenter de protéger le peu de marchandises qui leur reste, des jeunes se sont affrontés, ont défié les forces de l’ordre, et là dans la cohue un des jeteurs de pierre a crié tellement fort que nous l’avons entendu jusqu’ici :

« L’ordre est fasciste ! »

Ainsi, sur proposition de votre serviteur, moi le narrateur impartial, on a décidé de ne pas se compromettre et de lâcher un peu la bride à la spontanéité, de suivre le mouvement révolutionnaire, de ne rien céder à la peste brune, que tout le monde abhorre, rappelons-le bien, surtout sachez-le. Aussi le très ringard classement numérique interne à chaque chapitre, eux-mêmes scansions plus ou moins justifiées dans une réalité qui n’a pas de rainures clairement identifiables, sera abandonné.

D’aucuns penseront que le mot « scansion » n’a rien à faire dans un paragraphe qui promet la révolution. Un peu à l’image de la réunion de chrétiens-démocrates que nous avons suivie plus haut à la fin du dernier chapitre, il y a eu débat, discussion, écoute de chaque point de vue :

  • la première école défendait l’idée qu’il fallait simplifier le langage, parler celui de l’homme de la rue, celui du peuple, qu’il ne sert à rien d’utiliser des synonymes obscurs lorsqu’un mot simple existe, comme « coupure » pour « scansion »
  • la deuxième, qu’il valait mieux distribuer gratuitement des dictionnaires à tout le monde, apprendre à chacun à s’en servir et dès lors ne plus se gêner à poursuivre ce noble combat pour la diversité du langage, la sauvegarde des mots rares et la lutte contre la désertification des esprits.

Il y eut bien sûr des extrêmes : les uns voulaient sinplifié le langaje argumantan que l’otrografe érité des etimilojis istorikes été un moyen d’anpeché lé plu povres d’écrir bien, d’autres voulaient conditionner la distribution des dictionnaires au fait que le recevant n’ait pas la télévision (parce qu’à quoi bon donner accès à la lecture si l’écran prend tout le temps de loisir de ces personnes), des syndicats ont trouvé l’idée bonne et allant dans le bon sens mais ont voté contre parce qu’elle n’allait pas assez loin (ils voulaient interdire Internet par la même occasion). D’autres militaient pour la distribution gratuite des livres (un peu dans l’esprit de Quimantú) car ça ne servait à rien d’avoir des dictionnaires et d’être potentiellement capable de lire ce que l’on aurait pas les moyens de s’acheter. D’accord mais des livres parlant de toutes les minorités et avec des héros positifs et des auteurs insoupçonnables. On remarquait par ici qu’avec une école gratuite jusqu’à 16 ans et des dictionnaires, l’illettrisme était intolérable et on évoqua alors un test capacitaire désormais pour pouvoir voter, ici on siffla très fort et les esprits s’échaudèrent. D’autres prétendirent que la première école (appelons-les les simplificateurs) faisait du racisme social puisqu’elle considérait que les couches « défavorisées » de la nation ne seraient pas capables d’élever leur niveau au-delà des textes aux rimes pauvres des rappeurs (et qu’en plus d’être méprisants de la sorte, ils étaient des fossoyeurs de la civilisation, qu’une nation qui n’est plus capable de penser avec nuance est une nation déclinante et vouée à se perdre dans le vide-ordure de l’histoire à court terme). Puis il était l’heure de manger et nous nous sommes séparés sur tout ceci, en nous promettant que le sujet étant très compliqué et vaste, il faudra planifier d’autres moments pour en parler.

Il y eut donc une synthèse rédigée par un seul, qui tenta de concilier tous les points de vue, et spécifia que les dictionnaires seraient distribués lorsque les finances le permettront (mais si, un jour !), et que les mots savants seraient autorisés mais distillés en petite quantité de manière à ne pas niveler par le bas, sans toutefois effrayer ni donner l’impression au lecteur qu’on veut l’humilier.

J’ai alors pris un avertissement pour avoir utilisé « d’aucuns » et « scansion » dans la même phrase, même si le blâme est rétrospectif et que scansion venait une deuxième fois en peu de temps, de sorte qu’on puisse imaginer que le travail de recherche dans le dictionnaire ayant été réalisé la première fois, la deuxième occurrence permettait une bonne mémorisation. Je prie tout le monde de m’excuser, j’ai fait preuve d’un orgueil petit-bourgeois et d’un désir assez bas de dominer culturellement mes frères. Je l’accepte d’autant plus que je suis fier de participer à cette œuvre qui, pour la première fois en langue française, essaye de montrer le Chili de la période de l’Unité Populaire, et ne commence pas paresseusement avec un 11 septembre dont on ne ferait pas la généalogie. Avançons, compagnon-ne-s, que la narration continue !

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