§1. L’endroit est insignifiant, reculé, de quoi Jean a-t-il peur ?, sordide, excentré, lui faut-il se cacher ?, perdu, isolé, que se reproche-t-il ?, sale, invisible, … se dit Juan. En buvant une bière somme toute assez bonne, sans doute parce qu’il n’imaginait pas pouvoir boire dans une telle gargote autre chose qu’une bière tiédasse et coupée à l’eau.

Jean le rejoint, arrivant dans son dos, posant sa main gauche sur son épaule avant de lui tendre l’autre pour qu’ils se la serrent. Il s’assoie face à lui, et commande la même Escudo que son ami est en train de consommer.

— Tu n’avais pas vraiment tort — reconnaît-il de but en blanc.

— Je n’ai plus vraiment le droit de te voir. Plus du tout, même. D’où ce lieu de rendez-vous improbable.

On peut toujours fanfaronner de ses victoires futures, et les souligner d’un « je te l’avais dit » satisfait lorsqu’elles s’avèrent indéniables, mais pour les prédictions de cette nature, on ne peut qu’en être désolé… Ce qu’est Juan, qui n’a d’autre réparti qu’un simple :

— Mince… Tu es espionné ?

— Sans doute. Je ne sais pas trop. C’est pour ça que je suis en retard, j’ai pris des chemins de traverses et rendu ma filature impossible. Du moins je l’espère. Désolé.

— Qui crois-tu pourrait donner des informations sur toi ? Pour quelles raisons te fliqueraient-ils ? Tu as participé à quelque chose d’important ? C’est qui ils ? Le Parti Communiste ?

— Je ne sais pas. Je n’ai pas souvenir d’avoir beaucoup parlé de toi… Pas même à
un bon ami, communiste fidèle et peut-être zélé, mais l’interdiction ne vient pas de là… Je partage tout avec Natalia…

— Tu la croirais capable de donner des informations sur toi ?

— Je n’en sais rien. Peut-être…

Et disant ceci Jean repense une fois de plus à cette conversation qu’il a eu il y a trois jours avec Natalia, et doit s’avouer qu’il se pourrait bien qu’elle donne tous les renseignements qu’elle peut aux gens plus hauts placés dans l’organisation secrète à laquelle il participe, qu’elle en fait peut-être partie à un autre niveau, que c’est peut-être elle qui l’a recommandé en fin de compte, et non pas Arnaldo, voire : et si elle avait organisé sa propre rencontre avec Arnaldo ? A vrai dire Jean doute de tout, et, étonnamment, malgré le grand nombre de camarades qu’il connaît désormais, sur qui il peut compter, avec qui il discute, ou discutait, avec franchise et sans jamais sentir le devoir de se censurer, c’est en un réactionnaire affiché qu’il a le plus confiance en ce moment, dans ce pays où il se sent si seul.

Et pourtant en arrivant ici, bien que soucieux de ne pas être suivi, Jean n’a pas arrêté de se demander pourquoi Juan ne lui demandait rien sur sa « disparition » ?

C’est tout de même étonnant qu’il me retrouve sur un continent très éloigné de notre Paris commun, plus de dix ans après m’avoir perdu de vue, et ne me demande rien… Ne serait-ce que par curiosité… Est-ce de la pudeur ? Attend-il que je le fasse le premier pas en évoquant de moi-même la question, lui-même devinant avec élégance que si je n’en parle pas c’est parce que je n’ai rien pour me vanter ? Est-ce parce qu’il sait et ne veut pas m’obliger à ouvrir mon sac à secrets ? Pourquoi ? Dois-je lui en parler ou attendre ? Oserai-je aborder le sujet ou temporiserai-je jusqu’à ce qu’il ait le courage de se lancer pour nous deux ? Je ne sais que penser…

Voici ce que se disait Jean en marchant. Maintenant il se dit encore :

et si c’était Juan qui me manipulait depuis le début ? Si ce n’était qu’un agent double, après tout ? N’était-ce pas étonnant, cette rencontre près de l’ambassade, un jour d’élections, alors qu’ensuite dans la conversation, il m’a avoué ne jamais aller voter ? Il y a quelque chose de louche et de contradictoire dans tout ceci. Mais s’il était un agent secret il ne commettrait pas d’erreurs aussi flagrantes. Ou commet-il des erreurs pour que je le croie trop piètre acteur pour être capable d’une telle duplicité ? Mais pourquoi s’opposer si ouvertement à l’Unité Populaire devant moi, si son but était de gagner ma confiance pour me soutirer des confidences ?

Toujours est-il que Jean se retrouve dans une sale position : brouillé avec les communistes, soupçonné dans son groupe d’action d’être un lâche (ce qui peut se transformer assez rapidement en traître), coupé des maoïstes qu’il n’a pas voulu suivre dans le MAPU-Garretón, et soupçonnant désormais la femme qu’il aime, ou son meilleur ami, de le duper depuis le début… Il ne peut pas être seul au monde alors il faudra qu’il choisisse un des deux à qui faire confiance. Et quant à sa position politique, quel deus ex machinapourra le sortir de l’impasse ?

— Et toi que deviens-tu ? — demande Jean à Juan pour se laisser respirer. — Il y a plus d’un mois que nous ne nous sommes pas vus…

— C’est vrai. Ecoute, j’ai rencontré une femme et j’en suis tombé amoureux ! Complètement, follement, tête baissée !

— Toi, Juan ? Amoureux ?

— C’est pire que ça. Elle vit même en partie chez moi ; une femme chez moi, tu te rends compte !?

— Oui, je me rends bien compte, même moi n’ai jamais eu cet honneur-là, d’avoir le droit de rentrer chez toi, bien que je ne prétende pas à ton amour, note-le bien.

— Oui, tout ça est peut-être dépassé. Juan, l’éternel célibataire qui veut se protéger un espace rien qu’à lui, est peut-être un souvenir à enterrer avec la Zone, le cinéma muet et la menace de guerre nucléaire entre les EUA et l’URSS… Peut-être se verra-t-on à quatre, bientôt, entre couples, un de ces jours, et qui sait si on ne finira pas par parler langes ou talc et à faire des grands débats pour savoir si une femme doit donner le sein ou pas à son enfant. Note que je pense plutôt que oui, a priori

— Je suis heureux pour toi, Juan ! Qui est l’heureuse élue ? Ou l’habile chasseuse qui aura réussi à prendre dans son filet un papillon aussi rétif que toi à sa propre capture.

— Elle s’appelle Gladys, je l’ai revue il y a peu de temps alors que nous nous connaissions depuis l’été chilien, elle vivait à Concepción et puis…

— …elle est venue s’installer à Santiago ?

— Non, je blaguais.1 Elle s’appelle Helena, en fait. C’est une histoire magique : je m’étais laissé dire – par un collègue à qui j’ai appris l’art de l’adultère,2 et qui voulait ainsi me renvoyer l’ascenseur – qu’une femme très belle venait de se fiancer à un intellectuel américain, et qu’elle serait tout à fait à mon goût. Effectivement, je ne sais comment te dire, mais dès que je l’ai vue, j’ai compris que c’était elle. Avant même qu’elle n’ait dit quoi que ce soit. Je n’existais même pas encore dans son existence, et moi je savais que si elle apparaissait là, si belle, ce n’était pas fortuitement, et fonçais à sa conquête avec l’assurance que cette révélation devait avoir un sens, un plan quelconque pensé par quelque esprit supérieur qui nous entraine dans tout ceci !

— Tu crois en Dieu, désormais ?

— Aucune idée, sans doute à ma façon. Mais lorsqu’on a très envie de croire quelque chose, on se taille aussi des superstitions sur mesure.

— Et donc tu lui as dit que tu l’aimais, et, mue par l’évidence, elle a rompu ses fiançailles à l’instant, se jetant dans tes bras pour que tu l’emmènes sur ton grand cheval blanc ?

— Il m’a fallu plusieurs jours et je n’avais pas de cheval, mais oui, il y a quelque chose du conte de fée que tu dessines. Elle s’est rendu compte que son amour pour son fiancé n’était pas aussi fort, qu’il était, avec le temps, en réfléchissant, devenu un peu arrangé, convenu, et qu’elle ne s’engageait dans cette voie que par inertie, alors que notre compatibilité sautait aux yeux !

Qu’aurait à dire Jean au milieu de ces déclarations au-delà de banals commentaires, ou à affirmer à son ami qu’il partage sa joie ? Assurances aussi évidentes qu’il n’est pas besoin de les dire. Rien. Il a donc la décence de ne pas gâcher ce moment.

UN HOMME AMOUREUX

(Exalté et si expressif que Jean en est presque gêné, lui qui voulait passer inaperçu dans ce bar.)

C’est une artiste, elle m’entraine dans son univers propre et je la suis comme Alice le lapin blanc, en m’extasiant de cette géographie magnifique qu’est son être. Chacun de ses grains de beauté est une galaxie originale, et j’y accède en m’accrochant à ses cheveux blonds ou aux filets invisibles que tissent les lignes mélodiques de son violon. Si j’arrive à jouer aussi bien qu’elle au violoncelle, nos sonates seront capables d’ouvrir la chair du monde, et nous le déviderons un peu de ses entrailles, nous le sucerons jusqu’à la moelle !

— Tu es saoul, là, cette fois-ci, Juan. Avoue-le !

— Ivre d’amour, oui ! Veux-tu un débat politique pour que je te montre que j’ai toute ma tête ?

— Non, pitié, pas ça !

Et Jean, au lieu de s’attrister au bonheur de son ami en voyant le contraste avec ce qu’il vit, rit pour la première fois de la journée.

Notes

  1. Vous avez eu peur, hein ? [Note de Juan]
  2. Un peu plus tôt dans le roman : c’est lui de qui je parle en 1. II §5, et avec qui je suis en 1. II §17. [Note de Juan]

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