§11. Ma décision était presque prise depuis le début, malgré le souffle d’enthousiasme qu’il a failli insuffler en moi lors de notre dernière entrevue. L’incident d’hier a précipité ma déclaration :

— Agustín, je ne participerai pas à ce cordon parallèle. Je refuse de participer à ce genre d’aventures.

— Quoi ?

— Tu m’as entendu : je ne participerai pas à ce cordon parallèle. Ma décision est prise, je te l’annonce.

— Mais pour qui tu te prends, Jean ? Depuis quand un membre du Parti décide ce qui lui plait de faire à l’aune de ses petits caprices ?

— Ce n’est pas un caprice, Agustín. C’est le refus de participer à une trahison.

— Une trahison ? Mais tu sais bien que ces gens ont trahi eux-mêmes l’UP depuis longtemps !

— Je n’en suis pas sûr. C’est peut-être les réformistes de l’UP qui sont en train de trahir l’esprit révolutionnaire en allant manger dans les mains de la DC.

— Mais qu’est-ce qui te prends ? Tu as été séduit par la prose belliqueuse des vrais aventuriers ? Toi, qui refuse de manier une arme à feu ? (Il note mon étonnement.)

— A quoi te réfères-tu ?

— Au petit surnom de « Français lâche » que tu gagnes dans le coin et que doivent diffuser tes petits amis du cordon. Si tu n’aimes pas les armes à feu, tu vas vite être inutile à tes alliés de l’aile violente…

— Sans doute, ça me regarde.

—Non, non, ça regarde le Parti, pas ton nombril petit-bourgeois…

— … que le Parti aille se faire foutre, Agustín ! ¿Cachaï? Ma décision est prise, c’est comme ça !

— Couillon ! Le Parti est plus que ta famille, et ta famille est la plus grande partie de toi : comment peux-tu t’envoyer te faire foutre toi-même ? Tu me déçois, Jean. Tu me déçois… et en même temps, tu ne m’étonnes pas…

En trois secondes et dix centièmes, il passe de la colère à la froideur la plus totale.

— Tu comprends que dans ces conditions nous ne puissions plus te faire confiance. Nous nous passerons de toi. Mais il faudra te passer du Parti, aussi, à l’avenir.

— Ce que je ferai sans problème. Je ne te demande pas de me faire confiance.

— N’empêche que je n’aimerais pas être à ta place : refuser l’ordre et refuser le chaos en même temps. Quelle synthèse géniale crois-tu réussir à trouver ? C’est une vraie question que je te pose… Comment espères-tu agir ici hors de l’accompagnement fidèle de l’action gouvernementale et sans passer par la violence ? Quelle troisième voie as-tu trouvée, toi, tout seul alors que tant la cherchent depuis des années ?

— Je fais comme tous les hommes, Agustín, je compose et je jongle comme je peux avec les contradictions. Qu’as-tu fait, toi, lorsque tu as appris les crimes de Staline dénoncés par Khrouchtchev ? Comment as-tu réagi lorsqu’un des héritiers de Lénine, Trotski et les siens, ont été pourchassés par les staliniens comme s’ils étaient des ennemis et avec une violence qu’on ne réserve pas à ses plus acharnés adversaires ? Comment te sens-tu lorsque Brejnev semble plus intéressé par négocier la paix avec les yanquis que d’aider les frères du monde entier, au nom d’une pacification des rapports dont tu sais très bien que cela signifie pour des pays dominés comme le Chili : laisser aux impérialismes l’impunité de faire la pluie et le beau temps ici ? Comment te sens-tu dans ta peau quand Allende défend l’idée que le salut de cette révolution passe par le dialogue avec les bourgeois démocrates-chrétiens, et comment te situes-tu dans la ligne du PC qui tantôt soutient le Président de la République et tantôt s’en distingue ostensiblement pour mieux l’humilier publiquement et le laisser être la risée dans les rangs de droite ? Je connais ta réponse : l’ordre, suivre la ligne, indéfectiblement. Bien. Mais comment peux-tu la suivre puisqu’elle n’a aucune consistance, hormis sa haine de l’aile gauche de l’UP ? C’est une vraie question que je te pose… Comment peut-on rester honnêtement communiste dans cette navigation à vue ?

Mon ex-colocataire s’est levé pendant que je parlais et m’indique, par sa gestuelle, que notre entretien est terminé.

— C’est dommage pour toi, Jean. Ne viens pas pleurer ensuite que tu ne fais pas partie du bon cordon industriel… Nous nous sommes tout dit, désormais. Sache juste qu’avec ce que tu sais, tu es pour nous désormais comme un agent de l’ennemi et nous te traiterons comme tel.

— Tu me crois avec les fascistes ? Ou considères-tu comme ennemie l’avant-garde révolutionnaire de l’UP ?

— Entends-le comme tu veux. Sors, maintenant. Sors !

— Non. Une chose d’abord. Je ne veux pas savoir comment tu as su pour moi et Natalia, ni depuis quand, ni rien… Mais je voudrais que cela reste une affaire strictement personnelle.

— Rien n’est strictement personnel lorsqu’on vit en société. Mais ne t’inquiète pas, je ne m’occuperai plus de toi, dorénavant.

— Et tiens, au fait, je sais que tu mens. La dernière fois lorsque tu m’as dit que tu ne connaissais pas Paris. Le jour où tu m’as donné un portefeuille à ramener à la maison, le tien, j’ai bien vu ton passeport. Tu es allé très souvent en Europe, y compris en France.

— Tu es une sale fouine, en plus ! Sors !

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