§14.1. [Version légale] J’aperçois un collègue professeur d’épistémologie qui mange seul au restaurant, et je lui demande si je peux me joindre à lui pour partager ce moment de pause. Je prends le risque en tout cas de fréquenter les philosophes, fréquentation qui revient souvent à un duel d’egos ou à la contemplation d’une statue de savoir dont notre unique tâche est de l’encenser. Au moins on n’est rien à côté d’eux, ce néant n’est-ce pas la plus absolue des siestes, celle où l’on peut s’oublier totalement, happé comme un vulgaire caillou dans l’attraction irrésistible d’un tel trou noir de lumières ? Je m’assieds en face de lui après avoir reçu son assentiment, et nous nous échangeons quelques formules d’usage sans parler de nos familles respectives puisque l’un et l’autre étions de vieux garçons sans femme ni enfant (lui s’en contente depuis longtemps, et paraît dans une parfaite indifférence apparente à fonder sa propre famille), avant que je me range. Il ne vit que pour sa passion, c’en est presque parfois effrayant.

— La philosophie nous aide à nous dépasser. Si les Hommes ne se libèrent pas de leurs tutelles ils ne se réaliseront jamais. Empêtrés dans le besoin, ils s’agenouillent devant ce qui les écrase, ils ont remis dans les mains du quotidien le sort de leurs pauvres destinées. Des gens comme nous, sommes nécessaires afin de leurs ouvrir les yeux sur eux-mêmes !

— Trouvez-vous vraiment que la philosophie serve à quoi que ce soit en ce moment ? — socratisé-je (ou ne suis-je qu’un des interlocuteurs fades et manipulables du terroriste athénien ? Aux yeux de mon collègue, bien que je sois en train de prendre la place du philosophe déconstructeur, je suppose qu’il se voit, lui, en Socrate théoricien – et ne pourrait-on pas se diviser tous les deux la même figure en s’en partageant les rôles ?) — Les expérimentateurs révolutionnaires appellent “philosophie” tout ce qui n’est que grossier appui à leur action et fustigent tout ce qui s’y oppose… Nous-mêmes, philosophes, ne passons notre temps qu’à douter, qu’à remettre en cause ce que nous croyions assuré la veille, le monde a besoin de mots d’ordre pour avancer et nous ne pouvons (et heureusement !) ne lui en offrir aucun !

— C’est vrai, dans nos recherches où donc arrête-t-on de trouver des portes devant soi ? Quand arrive-t-on à la pièce centrale, le foyer ultime, la salle du trésor où l’on vous dévoile enfin la réponse fallût-il affronter auparavant un Minotaure ? A quel moment dans les infinis de tout ordre, cesse-t-on de soulever une poupée gigogne et moqueuse pour ne découvrir en-dessous que sa sempiternelle sœurette au sourire aussi rageant ? Néanmoins, si je n’ai la prétention de tout justifier, tout de suite, n’a-t-on pas déjà, dans la salle des trophées de la science, réduit les grandes sœurs de l’ignorance à de simples spectatrices bien peu inclines à rire ? Elles n’ont plus que leurs bouches pour ravaler leurs larmes.

— Que j’aimerais partager votre enthousiasme à toute épreuve ! Sans doute est-ce parce que vous travaillez en épistémologie, moi-même en philosophie morale et politique, je me trouve dépassé par les évènements et les attentes de mes étudiants… et ne croyant plus moi-même à l’étude attentive des textes des grands auteurs, après y avoir consacré de longs mois dans ma vie pour passer l’agrégation…

Puisque j’ai dû un peu trop parler de moi, le voici qui bifurque sur un sujet plus intéressant au risque de passer du coq à l’âne (là encore je lui laisse décider lequel des deux animaux il veut incarner !), et me demande :

— Quel jour sommes-nous, au fait ?

— Mercredi 11 juillet, voyons !

— Mercredi ? J’ai cours à 14h. Enfin, les mineurs sont partis ! Même le recteur ! Mais qu’importe, non, il nous faut des livres et des étudiants. Allez, je vous laisse, je déteste arriver en retard.

Moi cet après-midi je vais rester en bibliothèque, mon bureau préféré, ma retraite active. J’aime beaucoup regarder les gens dans ces lieux. Parce qu’ils ne bougent que très peu, ne disent rien mais que leurs yeux se lèvent toujours significativement. Ainsi on peut, avec délice, deviner leurs attentes, leur rôle dans le théâtre du monde, choisi ou imposé, leurs besoins. Puis grâce à quelques gestes, par les traits du visage, tout l’ensemble du paraître, on peut tout imaginer d’eux : des croyances se dégagent, leur psychologie se dessine, ils prennent place dans des carcans sociologiques, et finalement on peut les posséder sans vraiment les connaître. Ils sont mes collègues muets, mes complices, mes camarades à moi pour des utopies immobiles et silencieuses : gravir les sommets du savoir…

Le silence au milieu du tapage
Jules Supervielle, Pour un poète mort

Ah !que sont belles les femmes en bibliothèque : elles ont l’air intelligentes et ne parlent pas, ce qui donne deux raisons de croire qu’elles sont intéressantes et un peu plus profondes que les 20 centimètres qu’on explorera d’elle ! En plus celle-ci a un petit grain de beauté juste au-dessus de la zone publique que laisse voir son décolleté, c’en est trop pour que je sois incapable de rester concentré sur mon livre : la philosophie ne peut rien contre l’appel de la peau d’une jeune fille.

Le meilleur moyen de t’en défendre est de ne pas leur ressembler
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même

Malheureusement une bibliothèque n’est pas un navire dans lequel on rentrerait en début d’après-midi et qui pourrait voyager sans un mouvement loin de la ville et de ses agitations, en emportant dans son sein, comme une arche de Noé, cette communauté silencieuse et volontairement captive, qui s’apprécie des seuls regards sans paroles qu’ils partagent, comme des coreligionnaires n’ayant besoin pour se comprendre d’aucun autre dogme que celui de la page qui se tourne. Elle reste toujours un peu poreuse aux bruits du monde, sans que l’isolement puisse être complet. Et parmi les fidèles voici celle-là qui parait plus sage que les autres, le noir de ses pupilles perforant le livre qu’elle tient dans les mains. Tendue vers l’acquisition d’une connaissance dont j’ignore la teneur, elle est comme élevée et extraite de l’environnement qui l’entoure (extraction d’un retranchement, en quelque sorte). Pièce allant à son propre rythme dans une danse où elle prend part tout en bougeant différemment, jusque dans sa façon raide et fière de se déplacer, lentement, avec ce regard presque froid, qui m’émeut même lorsque j’en suis la cible, je me laisse absorber par son calme et l’impression de force qu’elle dégage à chaque fois que je relève la tête de mon propre livre, pour y retrouver du souffle, perdre un peu ma respiration en puisant en cet être mystérieux un peu d’inspiration, muse inconnue, sans nom, sans vie extérieure à cette bibliothèque où je la retrouve de temps en temps et ses boucles folles et châtaines.

[Mais]

Prends garde de ne jamais avoir envers les misanthropes les sentiments qu’ont les misanthropes à l’égard des hommes.
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même

Je me laisse attendrir par le Maurice Ravel de Jankélévitch, ce roi de la conversation philosophique, et par conversation j’entends cette débauche de beau français pour ne rien dire, de la poésie dans ce que cette notion a de plus noble et de plus léger à la fois, parfum invisible, superflu, enchanteur, qui fait qu’on se passionne pour un livre et qu’une fois terminé, au moment de le fermer, le charme s’arrête et un « bon et alors qu’en restera-t-il ? » vient à nous. C’est exactement ce qu’il me fallait. Peut-être la musique sauvera Helena de moi-même !

[Car]

Les hommes sont faits les uns pour les autres ; instruis-les ou supporte-les.
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même

Il est l’heure de sortir. Je me fais jeter pour être précis. Comme tous les soirs, un quart d’heure avant la fermeture, la bibliothécaire que je croyais empaillée, s’agite tout d’un coup, subitement fiévreuse, soudainement pressée. Ses airs commencent à nous dire « partez, partez, mais partez donc ! » lorsque ce n’est pas sa langue qui trahit son impatience : « la bibliothèque ferme ses portes dans un quart d’heure ». S’il s’écoutait, le dragon nous ferait même le compte à rebours des secondes restantes pour calmer ses nerfs. Il faudrait rappeler aux bibliothécaires qu’une bibliothèque qui ferme à 17h (!), ce qui est en soi scandaleux, surtout pour une bibliothèque nationale qui devrait être le cœur d’un pays si celui-ci avait des vraies valeurs, est-ce qu’un cœur s’arrête de battre pour dormir ?, ça ne veut pas dire : « de sorte que vous soyez chez vous à 17h »…

La belle que j’ai vue tout à l’heure est partie sans un bruit, je ne l’ai pas entendue, preuve que Jankélévitch m’a tout de même attrapé dans son piège. J’ai déjà la nostalgie de cette femme qui m’est inconnue, sa beauté me manque, mais je suis déjà heureux d’imaginer la retrouver demain.

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