§15. Je me suis rendu après le travail à une réunion de la Central Unitaria de los Trabajadores qui avait lieu dans une entreprise voisine. Tendue. Les raisons contradictoires et pourtant vraies en même temps se cognent et choquent les camarades, bien que tout le monde soit de bonne foi dans le débat. Le représentant de la CUT tente d’expliquer celles de son syndicat :

— Lorsque la CUT a appelé à occuper les entreprises en cas de menace de coup d’Etat, c’était pour lutter contre le fascisme, cela ne voulait pas dire que toutes resteraient dans les mains des travailleurs et passeraient à l’Aérea de Propiedad Social… il y en a énormément aujourd’hui dans Santiago, surtout depuis le 29 juin… certaines ne sont plus financées… et nous ne pouvons pas…

— Pourquoi ne peuvent-elles pas être nôtres puisque c’est nous qui les avons défendues ? — demande un des travailleurs.

— Il y a, camarade, des problèmes de relations internationales. Par exemple, cette entreprise a des capitaux suisses et nous savons que la Suisse est un des principaux membres du Club de Paris qui doit renégocier le paiement de la dette, ce qui est vital pour nous puisque les Yanquis ont imposé un boycott, et nous n’avons pas les devises comme avant… Nous devons donc être responsables…

— Mais nous ne comprenons pas ces exemples abstraits, internationaux, tu n’as pas, camarade, des exemples plus concrets plus criollos ? [littéralement : créoles, donc Chiliens].

— Si bien sûr, vous savez qu’à travers le gouvernement Allende la classe ouvrière a gagné une partie du pouvoir et nous n’avons pas gagné tout le pouvoir… et l’opposition cherche à ce que ça soit le chaos dans le pays pour accuser le gouvernement, l’accusant de l’indiscipline régnante, de ne pas faire régner l’ordre, …ne leur donnons pas des arguments pour destituer le Président, nous perdrions tout…

Un camarade prend alors la parole sans demander la permission et se lance, avec toutes ses tripes, ses frustrations et sa rage :

— Lorsqu’on nous a demandé de nous organiser, nous nous sommes organisés ! Nous avons créé les cordons industriels, nous avons organisé les fronts ouvriers, les fronts syndicaux, les fronts dans les poblaciones, nous avons participé à la JAP, et à chaque fois c’est la même chanson : ce n’est pas le moment, on nous dit qu’il y a un pouvoir législatif, qu’il y a un pouvoir judiciaire, des pressions internationales… A chaque fois le compañero-Presidente nous demande de rester calme, mais pour quoi ? Pourquoi est-ce qu’on a peur de nous ? Qu’est-ce qu’on attend pour lancer une grève générale, et qu’on aille demander au compañero-Presidente et à tout le pouvoir exécutif quel est le plan ? Et s’il faut aller au plébiscite, allons-y : nous sommes organisés dans tout le pays, du nord au sud, de la mer à la Cordillera ! Nous gagnerons ! A chaque fois la CUT nous invente de nouvelles raisons pour ne pas avancer, là c’est la Suisse, ici ce sont les yanquis, là-bas pour ne pas fâcher la droite… mais nous le peuple on est fatigués de tout ça ! Et on doit lutter contre la bureaucratie à l’intérieur même de nos rangs, qui existe toujours. Mais qu’est-ce qu’il se passe là-haut ? Ils ne nous font pas confiance, les députés et sénateurs qu’on a élus pour réaliser le programme populaire, et qui se couchent dès que la droite se lève ? Il y en a marre ! Ils ne nous font pas confiance les dirigeants que nous avons soutenus à chaque fois qu’il fallait le faire ? Ils ne font pas confiance au pouvoir populaire ? Qui était devant la Moneda le 29 juin pour soutenir Allende ? On s’est organisés pour quoi ? On est réuni pour quoi, là ? Pour que toute entreprise qui peut passer dans l’Aérea Social, passe dans l’Aérea Social, et si elle ne vaut rien qu’on la laisse aux droitiers, à ces momios, qu’on leur laisse les boulets, et qu’on gère nous-mêmes les entreprises qui ne produisent actuellement que pour alimenter le marché noir ! Et nous on nous demande du calme ? Mais jusqu’à quand, à quoi bon ?

La diatribe du camarade recueille un tonnerre d’applaudissements. Orage que le représentant de la CUT doit laisser passer avant de nuancer :

— Vous ne pouvez pas oublier, camarades, la composition de classe de l’Armée et des carabineros. Compañeros, vous ne pouvez oublier que la majorité des officiers est en faveur d’un coup d’Etat, et que l’organisation ne suffit pas, qu’il faut du poids, et c’est pour ça que nous discutons à la CUT des comités de protection des entreprises, des commandos de défense pour la guerre, mais nous ne pouvons pas en parler comme ça, à l’emporte-pièce, le sujet est grave et important, et nous prenons nos responsabilités, mais ça ne se fait pas avec de la seule bonne volonté. Nous sommes dans cette lutte à la CUT, mais il faut rester unis, ne pas vouloir partir dans des projets parallèles en dehors de la Central Única de los Trabajadores. La dispersion : voilà qui nous fragilise ! Et je sais bien que l’impatience des uns ou des autres n’est pas mal intentionnée, je la comprends, mais ce sont des thèmes épineux, il faut en discuter, ça ne peut pas se faire d’un claquement de doigts ! Aujourd’hui nous avons un gouvernement avec à sa tête le compañero Allende, qui nous représente, et nous avons aussi les partis qui existent, et…

— C’est la CUT et le PC qui veulent créer des organismes parallèles et saper le travail des compañeros et des travailleurs réalisé depuis des mois ! — rappelle un autre.

— Basta des discours ! Ce sont des armes qu’il nous faut ! — entonne un autre.

Un compañero vient à la rescousse du représentant syndical :

— Des armes pour quoi ? C’est toi qui vas affronter les tanks ? C’est toi qui vas t’opposer à une armée régulière entrainée ?

— Oui, c’est moi qui peux au moins…

— « Au moins » ça ne sert à rien ! Si nous ne pouvons gagner alors il ne faut pas aller à la défaite ! Tu es peut-être célibataire et n’a que ta petite gueule à prendre en compte, nous on a des familles qui ont besoin de nous.

— C’est pour ça qu’il faut créer une armée populaire avec toutes les forces ouvrières et les militaires qui reconnaissent le camp de la justice, comme l’a proposé le camarade Enríquez, et fonder notre pouvoir sur une vraie force.

— Camarades ! Oh, camarades ! — essaye de placer le représentant de la CUT. — Tout ceci est très intéressant et je vous recommande d’en reparler ensuite, mais ceci n’est pas le sujet de la réunion !

— Et quel est l’intérêt de la réunion ? Nous endormir pendant que les réactionnaires font bouillir l’eau dans laquelle ils vont nous cuisiner ? Ça ne sert à rien de palabrer, il faut agir !

Et à la suite du travailleur qui vient de prononcer ces paroles tout un groupe sort de la salle sous les regards désapprobateurs de ceux qui restent, comprenant les arguments du représentant, tout en sondant leurs propres craintes, leurs doutes, la difficulté qu’ils ont à accepter de ne rien faire immédiatement…

Je sors avec le groupe mais non pas pour les suivre, sinon parce que l’ambiance de cette salle me fait mal, physiquement. Un sentiment d’oppression et de stress que j’ai désormais du mal à supporter.

Au milieu des décombres, des pneus calcinés et des chiens errants qui ne s’intéressent pas à ces affaires humaines, je vois Claudio et un autre camarade inconnu de moi, tracts en main, qui sont pris à parti par un couple. Le ton est aigre, je m’approche en espérant qu’il ne tourne pas à la bagarre. Sans qu’ils notent ma présence.

— Et tu en as vu, toi, des armes, huevón ?

— Non, mais il en faut. Pas tes tracts qui démobilisent et affadissent la classe ouvrière !

— Des tracts qui la font réfléchir, camarade ! Plutôt que de se lancer dans tous les sens dans des actes insensés et fous ! Il faut faire confiance aux partis et à Allende. Il faut avancer mais droits et sans brûler les étapes.

— Brûler les étapes ? Mais cela fait trois ans, camarade, que nous n’avons pas avancé plus loin que le programme électoral. Et maintenant la droite veut nous faire reculer alors que nous avons pris nos responsabilités pendant qu’elle se taisait en voyant les putschistes. Et on hiberne trois ans encore ? Je te rappelle aussi que c’est vous, communistes, qui avez voulu contourner le cordon en créant le vôtre, et tu viens nous parler de rectitude ! Et tu viens nous chanter des berceuses ?

— Parce que tu crois que c’est facile, aujourd’hui, de défendre la raison, quand on est jeune et qu’on voudrait passer en force, qu’on voudrait avancer, qu’on voudrait faire quelque chose de rapide et concret ? Mais à quoi bon foncer contre un mur ? Il faut résister à la tentation de la folie !

— Nous ne sommes pas fous, nous sommes réalistes !

— Réalistes ? C’est réaliste de créer une armée de brique et de brocs avec des chaudronniers, des métallurgistes, trois intellectuels, des escopettes et quelques militaires renégats ?

— Bon, allez ça suffit, assez parlé ; toi et ton compañero vous partez d’ici et arrêtez de diffuser votre papier. Partez vite sinon on vous les brûle et vous perdez les quelques chicots qui vous restent pour aller mordiller les mollets de la droite.

Claudio fait signe à son compañero qu’il ne sert à rien d’aller à l’affrontement, et ils s’en vont têtes basses, retourner probablement au local du PC, se défendre en affirmant honnêtement que les conditions objectives de distribution n’étaient pas réunies pour diffuser la bonne parole du Parti.

J’hésite à le suivre.

Tellement que les voilà disparus au coin d’une rue. Le couple qui vient de dégager mon (ex-)ami s’est aperçu désormais de ma présence. Comme je n’ai bougé ils ne savent pas ce que je pense, si je suis un allié ou en faveur de ceux qui viennent de s’en aller. Je les regarde :

— Ce sont des compañeros, tout de même ! — leur dis-je. — Je ne sais pas s’ils ont raison, ni s’ils ont tort, mais ils pensent œuvrer pour nous tous. De bonne foi, assurément. Il ne faut pas les traiter comme des ennemis.

— Compañero, tout ce qui s’oppose à l’avancée du peuple est de mèche avec
l’ennemi. Les hommes se trompent peut-être, mais c’est le peuple qui compte, avec et pour lui il ne faut pas transiger !

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