§6. Je me suis laissé à lire la presse de droite aujourd’hui, pour notre premier jour à Santiago depuis notre retour (nous sommes le 5 juillet). Voici le genre de choses qu’on y lit :

Le futur du Chili : dictature militaire ou dictature marxiste. Le chemin se rétrécit. Mieux : il se réduit tant qu’il ne reste que deux sorties possibles. Les deux sont dictatoriales. Une est la nôtre, l’autre de ceux qui, apparemment, tiennent le manche de la poêle parce qu’ils détiennent le pouvoir politique.
PEC

Le dilemme est marxisme ou forces armées. Ou les institutions militaires comme gardiennes de la souveraineté et de la sécurité, ou le marxisme comme régime politique. Il est impossible que l’une se développe sans l’élimination de l’autre.
La Tribuna

Il ne fait pas de doute, pour ceux qui ont fait semblant de s’y intéresser, que la droite dure ne croit pas à ce fragile dialogue que tente d’instaurer avec la démocratie chrétienne. Allende a pourtant tenté de nommer au gouvernement Fernando Castillo, le recteur de la Pontificia Universidad Católica, empêché par le refus de la DC auquel celui-ci appartient. Et c’est de ce dont je suis en train de parler avec Pinochet :

— Oui, mon cher Augusto, voilà donc que l’université entre dans le jeu politique. Après qu’ils vous ont intégrés, voilà que nous suivons la même voie… Qui donc sera épargné ? Je n’ai même plus la force de m’agacer de tout ce cirque.

— Dans le sillon du dialogue entamé entre l’UP et la DC, mon général Prats propose une trêve. Pourvu qu’il soit entendu. Même si j’en doute. Personne au centre ne peut se permettre de faire trop de pas vers l’autre camp sans encourir une dure vague de critiques de la part du sien. Nous sommes en plein poker menteur, les uns et les autres étant obligés de faire alliance avec des partenaires en qui ils n’ont pas confiance.

— Oui, nous avons là un exemple typique de dilemme du prisonnier : il faudrait coopérer pour que le jeu soit gagnant mais personne n’a intérêt à le faire si l’autre camp n’est pas loyal. Résultat, on risque de tous y perdre… Seul Tomic et Allende seraient de bonne foi dans cette négociation bras de fer, mais ils sont tellement isolés l’un et l’autre qu’ils en deviennent dérisoires… Allende voulait que l’Armée intègre encore le gouvernement, n’est-ce pas ?

— Oui — fait Augusto dans le vague, n’ayant pas envie d’approfondir la question. — Bah, c’est un secret de polichinelle…

— Et qu’en pensent vos collègues ?

Il semble que je l’emmène trop loin dans la discussion et la confidence, même si nous ne sommes que tous les deux et que personne ne nous entend, je le sens se raidir. Comment lui tirer les vers du nez et lui faire dire si Prats est derrière tout ceci ? En stimulant sa fibre de poète frustré ?

— Il vaudrait mieux que nous restions en dehors de tout ceci. Mais le pouvons-nous… — devise-t-il.

— Allez, buvons au Chili, en espérant qu’un scénario à la 18911 ne se reproduise pas. Allende semble tant le souhaiter parfois, qui rêve d’être le nouveau Balmaceda…

— Sauf qu’un tel scénario serait encore plus sanglant qu’en cette fin de XIXème siècle. Si l’Armée se déchire, si guerre civile il y a… nous avons peine à en mesurer l’ampleur. Des milliers de morts de chaque côté, probablement. Il faut absolument éviter cela. Absolument.

— Mais est-ce que les jeunes de l’UP qui ont défilé aujourd’hui pour leur grande marche, plaza Bulnes, s’en rendent compte ?

— Vous avez quand même un avantage sur moi, Juan, vous, en cas de problème, vous pouvez toujours partir. Quelle que soit votre nationalité vous pouvez toujours enseigner ailleurs. Moi je suis un soldat chilien, attaché à ma patrie dans les deux sens du terme : enchainé et empli d’affection pour mon pays. Le navire ne se quitte pas. Je reste le compagnon d’armes du Général Prats, notre seul espoir sans doute dans le Chili actuel. Notre seul…

Et puis sans transition, sans doute pour chasser les fantômes de ces avenirs trop sombres :

— Il faudra que vous veniez dîner un soir à la maison lorsque nous en aurons l’occasion. Je ne peux pas vous proposer de date car mes journées sont bien remplies, mais nous voir en compagnie de nos femmes ne pourra que rendre la conversation plus gaie. Nous en avons bien besoin, n’est-ce pas ?

— En effet. Je serai heureux de rencontrer votre femme et de vous présenter Helena, celle qui deviendra peut-être la mienne !

— C’est donc entendu. Je vous appellerai.

Note

  1. En 1891, après 5 ans de présidence, José Manuel Balmaceda fut déposé et remplacé par un nouveau président par intérim, nommé par le Congrès, à la suite d’une grave crise constitutionnelle opposant les pouvoirs législatif et exécutif. Le Chili connut alors, de janvier à septembre, une guerre civile sans précédent, puisque l’armée se divisa « au nom de deux interprétations divergentes de la légitimité constitutionnelle » (Marie-Noëlle Sarget). Ayant perdu une guerre qui fit quelque 10 000 morts, Balmaceda se suicida le 18 septembre, jour de la fin officielle de son mandat. [Partenariat très assumé avec Wikipedia]

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