§9. Je suis de nouveau dans les tribunes du Teatro Caupolicán à écouter Luís Corvalán appelant à se préparer « à toutes les éventualités » (circunstancias). De quelles « éventualités » parle le dirigeant communiste ? Prépare-t-il la guerre, lui aussi, malgré le discours pacifiste et temporisateur qui est celui du PC jusqu’ici ?

Les discours ne m’absorbent pas, j’y reste même totalement imperméable, fermé, indifférent presque. Je regarde les hommes qui sont rassemblés ici, les seuls qui comptent, la justification de tout ce que nous faisons – meurent les mots. Et puis… Nataliaest rentrée dans la salle à une dizaine de mètres de moi. Elle s’est accoudée à la rambarde et a regardé l’orateur à la tribune avec un air détaché. Comme elle ne s’est pas retournée, elle ne m’a pas vu. Tant mieux. Mais j’en frissonne. Je n’imaginais pas la voir ici ! Quelle claque.

Agustín, qu’à mon tour je n’avais pas vu jusqu’ici, s’approche d’elle et semble l’entrainer derrière lui, vers les escaliers, en dehors de la salle. Pris d’un soudain sentiment de jalousie et de curiosité, je saute sur mes jambes pour voir où ils vont. Agustín était-il un amant de Natalia ? Lui aussi ? Et pourquoi faut-il que j’aille voir ça ? Par quel masochisme ai-je besoin de savoir – plus que de savoir : de voir – la vérité ? A quoi sert de rouvrir la blessure, alors qu’il vaudrait peut-être mieux oublier, se taire, enfouir, et s’occuper à ensemencer le présent ? C’est idiot mais j’ai marché sans me contrôler jusqu’à la possibilité du pire. Jusqu’à les entendre.

— … pas le droit de faire ça à Jean !

— ¡Vete a la mierda, Agustín, huevón! Je n’appartiens à personne !

— Et puis tu penses un peu à Pablo ? S’il ne s’attache pas à un homme, s’il n’a pas comme un père, comment veux-tu qu’il ait des repères ?

— Mais il a des présences masculines autour de lui ! Et de quoi je me mêle ?!

— Je me mêle qu’une femme révolutionnaire ne peut se laisser aller au libertinage bourgeois comme tu le fais ! C’est indigne d’une camarade comme toi, avec tes responsabilités… Comment peux-tu t’adonner à un tel style de vie ?!!

Je me suis approché d’eux, pour les arrêter – je n’ai pas demandé cette médiation, ni qu’on me fasse justice sans mon consentement ni appel de ma part. Je pose la main sur le bras d’Agustín.

— Arrête. Tais-toi — lui intimé-je.

Il me regarde avec colère. Natalia, elle, est restée figée. Puis, comme la dernière fois, l’atroce fois, se reprend rapidement et se raidit.

— Si ça ne te fait rien d’être cocu, toi, moi ça me choque !

— Je n’ai rien demandé, moi… — dis-je en regardant, je ne sais comment, Agustín et Natalia d’un même regard. — Je n’ai même pas parlé…

Si à Claudio, qui avait bien remarqué, en bon ami, que j’étais mal. En bon ami…

— Ça te dépasse largement, Jean. (Puis vers elle.) Une déviance n’est jamais isolée, Natalia. Elle a toujours ses racines quelque part, et des conséquences imprévues…

Il s’en retourne dans les gradins y maugréer sa colère, contre elle, contre moi. Voire, pour fomenter des mesures de représailles contre elle, contre moi ?

Je fixe Natalia comme un véhicule qui viendrait droit sur moi à toute allure. Regards perdus l’un dans l’autre. Ancrés dans une vase de sentiments mêlés, un reste d’amour bruni et desséché, de la haine brillante, de la peur gluante, une petite couche de dédain, de la tendresse inqualifiable, … Je suis une présence masculine, pensé-je… je n’ai été qu’un simple quota de poils dans le lavabo… un taux de testostérone dans l’air pour que Pablo soit habitué…

Il me semble voir couler une larme. Elle s’en va.

Je reste cloué.

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