§5. Pourquoi Juan m’a-t-il emmené sur la Cordillera ? Ce n’est sans doute pas par seul souci de discrétion, d’ailleurs je suis relevé de toute interdiction puisque j’ai aussi quitté le groupe d’action, pour peu que, moribond, il n’ait pas été déjà mort au moment où j’ai annoncé mon départ… à des gens qui avaient l’air d’en avoir rien à fiche. M’avaient-ils déjà mis sur le côté pour ne pas vouloir tuer ? Qu’importe, maintenant.

— Tu as vu cette capitale ? Nous sommes petits, n’est-ce pas ? Perdus sous cette couche de pollution, nos misérables vies, petites marches dans ce grand escalier qui ne mène à rien.

— Que tu crois…

— Si tu me parles de Dieu, je t’assomme.

— Tu n’as pas l’air bien, Juan.

— Mieux que toi. Ne joue pas les anges gardiens, ça me dégoûte. Je suis un être libre, Jean. Tu ne vois pas mes ailes à moi aussi. Pourquoi veux-tu que j’aille mal ?

Parce que tu sues la tristesse, Juan.

— Bon parlons de grandes choses, la scène est dressée, la ville est à nos pieds, nous sommes des divinités et nous devons choisir si nous la détruisons pour son impureté, ses querelles et la fange dans laquelle elle se vautre ; tu peux rajouter tes propres griefs. Tu te convertis à cette religion ridicule qu’est le Catholicisme ?

— Juan, je me suis rapproché de Dieu. Cette foi qui était en moi, latente, s’est révélée…

— Communiste, chrétien, à quand l’ésotérisme pour vieille fille déprimée ou jeunes délurés… tiens, tu m’aurais appris ça plus tôt j’aurais pu te donner un filon pour partir dans un ashram en Inde…

— Juan, ne juge pas comme ça ! Cela résulte d’une démarche, tu ne peux pas comprendre si tu ne l’as pas faite toi-même !

— Oh oui, je ne peux pas comprendre ! Et tu pries ?

— (Hésitant.) Oui, bien sûr…

— Et quand as-tu prié pour la dernière fois ?

— Avant-hier.

— A quelle heure ?

— Pourquoi ? Vers 17h.

— Et tu as eu des femmes et du champagne ?

— Quoi ?

— Parce que moi aussi j’ai prié exactement à ce moment-là. Et j’attends toujours. Pas que Dieu nous ait confondus, comme lorsqu’on était môme, et que tu aies eu ma commande !

— JUAN !

— Quoi, je n’ai pas encore blasphémé de la journée ! Et puis c’est pour rire, je ne prends les prostituées que lorsqu’elles sont gratuites, par principe.

— S’il te plait, respecte un peu les croyances des autres. Et les femmes.

— Non, d’accord, mais crois en des choses censées, s’il te plait. Que Dieu soit trois en un, que vous vous déchiriez pour savoir si vous mangez le corps d’en entremetteur inutile ou si vous buvez du symbolique, etc., sont peut-être des choses très importantes que mon intellect borné n’est pas capable de concevoir, mais la prière, non ! Tu crois vraiment que quelque chose t’écoute lorsque tu te parles à toi-même ? Que tu assumes le fait de t’auto-motiver, de te faire à toi-même des injonctions, de t’exhorter, je comprends : on a tous besoin de verbaliser un peu…

— Mais on ne se parle pas à soi-même !

— Si, si ! Et c’est bien. La prière c’est comme la masturbation, un succédané parfois nécessaire. Il n’y a pas de mal à se faire du bien, je ne reproche rien du tout. Mais si, lorsque tu pilotes à la barre franche, tu voudrais me faire croire que tu fais l’amour, je te répondrais que tu es fou. Idem pour la prière ! Surtout lorsque vous priez en public à haute voix : ce n’est évidemment pas à votre dieu que vous vous adressez, mais bien aux autres humains qui entendent, comme de petits sermons sauvages destinés à renforcer votre discipline de conduite. Non, mais franchement, vous êtes sérieux ? La prière c’est manquer de respect au Divin en s’imaginant que nos chamailleries Lui importent ! Quelle cuistrerie ! Mais pour qui vous prenez-vous, misérables canailles ? Je préfère encore de loin les marxistes qui n’ont pas besoin de chercher au-delà du monde leurs justifications pour leurs amours à venir, toujours, et leurs boucheries, déjà.

Il est furieux et révolté. Je choisis donc de ne pas lui répondre. Il faut qu’il se calme d’abord, sinon la discussion ne peut avoir lieu. Il pourra se battre contre ma colère, il ne pourra qu’accepter mon amour pour lui.

— Allez, bon, ce n’est pas grave, tu te laveras les oreilles encore ce soir et n’en parlons plus. Mais si tu reçois le champagne, au moins, partage. Je te laisse les filles, je trouve ça vraiment dégradant de payer ce que même les imbéciles obtiennent gratuitement, lorsque l’acte charnel n’est pas conquis sur la pudeur de l’autre. Et qu’en disent tes copains communistes ?

— Certains comprendront. Le marxisme humaniste et les enseignements du Christ ne sont pas si éloignés que Marx le pensait. A côté de la religion de M. Hasbún, il y a celle du Cardinal Silva Henriquez. Il va appeler à la paix aujourd’hui.

— Foutaises !

— Il est écouté, Juan. La démocratie chrétienne le respecte et sera sans doute attentive au dialogue qu’il leur demande de ne pas rompre avec l’Unité Populaire…

— Arrête, tes enfantillages. Le christianisme et ce genre de gentillesses sont des habits qu’on laisse au vestiaire avant de rentrer dans l’arène politique. Frei, Hamilton, Aylwin, Musalem, toute la clique ils s’en foutent de ton guignol. En tout cas, si un rouge bouffeur de curé te demande d’aller voir Dieu pour manger si tu t’entêtais à le prier, plutôt que d’attendre que le Très-Haut te nourrisse, viens manger chez moi… J’ai même une bouteille de champagne à la cave, je crois, nous n’aurons pas besoin de prier. Et j’ai besoin d’aider quelqu’un pour me sentir mieux dans ma peau.

— Bon dis-moi ce qui t’arrive, enfin…

— On ne fera pas de dîner à quatre. Helena doit être en train de pleurer quelque part, je ne sais pas où, ce n’était pas juste que tu n’aies plus de copine et moi oui, c’était en trop de mon côté, c’est mieux comme ça, hein ?

— Vous vous êtes séparés aussi !!!

— Oui. Et si un ex-beau-père – qui me détestait déjà lorsque je faisais du bien à sa fille et qui doit me haïr maintenant que je lui fais du mal, et qui a toujours traité les petites gens comme du bétail – décidait de me faire la peau, en cas de légitime défense, tu m’aiderais à en descendre un ou deux avant qu’ils ne me scalpent ?

— Tu l’en crois capable ?

— Je ne sais pas. Il n’a jamais daigné me rencontrer. Pour tout ce que je représentais dans la vie de sa fille : l’intrus qui vient tout détruire. Et puis je ne suis rien, moi, j’ai juste un voilier, des livres et une voiture. Même pas propriétaire foncier. Un insecte. Je sais juste que je ne veux pas encore mourir, je veux choisir et j’ai ça pour me protéger. (Il sort un revolver.)

— Arrête, tu es diabolique !

— Quoi ? Tu es manichéen, maintenant ? Le Diable ? Mais je croyais que même les femmes au foyer ne croyaient pas à cette idiotie ! Tu crois ça ? Que les principes de dissolution, la division, le mensonge, la vanité, tout ça, sont englobés dans le réceptacle du Mal… dans cette personnification grossièrement anthropomorphique d’un concept incarné. Mais les mensonges soviétiques à côté c’est du travail de bon faussaire intelligent ! Et qui donc s’est demandé pour quel intérêt, par quelle psychologie de malade, de fou millénaire, cette force mauvaise serait motivée ? Détruire, nier, fouler d’un dédain sans borne la douleur de la création. Quelle paresse d’esprit est capable de gober ça ? Quelle bonne conscience, quel détournement à toutes ses faiblesses, quelle répugnante bassesse… Non vraiment, comment expliques-tu les méfaits d’un tel malfaisant ? Allez, mettons qu’il existe, jouons, feignons… Pourquoi agit-il ? Parce qu’il veut la gloire, la puissance ? On dit qu’il domine le monde, que ne gagnerait-il pas à être bon prince ? Etre payé en remerciements, en sourire, ne vaut-il pas toutes les craintes que l’on pourrait inspirer ? Est-il fou alors ? Comment peut-il vaincre ainsi, à moins que son adversaire ne soit complètement demeuré lui aussi… Est-il frustré ? Il règne. C’est ça le grand conflit divin : la guerre d’un créateur raté et gaffeur contre un débile mentale ? Posez-vous la question : pourquoi le mal aurait-il intérêt à être ? Pendant que vous cherchez sans réponse, puis-je poser une deuxième question : n’est-il pas la condition nécessaire de la victoire ? L’ennemi de paille qu’on s’est inventé pour lutter contre lui et qu’on feint de ne pas reconnaître ? Et puis c’est si simple, si allégeant de charger les fautes sur un principe exutoire… tu ne trouves pas ça énorme ?

— C’est peut-être le jeu du Diable que de faire croire qu’il n’existe pas — réponds-je laconiquement après cette longue harangue de fou.

— Je ne sais pas, mais je me sens parfois totalement étranger à certains de mes contemporains… à d’autres membres même de l’humanité, car ces idées sont assez vieilles… et même aux prochains êtres humains qui ne seront pas mieux que ceux d’aujourd’hui… Les êtres humains ne sont pas des êtres très sérieux, ou pas vraiment réels, ça ne se peut pas…

— Ta rupture avec Helena te tape sur le système nerveux ! Tu dois le reconnaître… Que s’est-il passé ? Tu peux m’en parler avec la même confiance que je t’ai faite lorsque je suis venu te voir pour moi… sans charité chrétienne, juste par amitié entre deux humains…

— Ce n’était pas Elle !

— Elle : quoi ? Qui a rompu ? Pas la bonne ?

— J’y ai cru. La musique, son teint presque transparent, sa blondeur dans un pays où les filles sont brunes, sa façon de ne pas être dans le monde alors qu’elle se trouve en plein dedans… Mais c’était pas elle ! Elle sent la femme. Elle a des odeurs humaines. On lui fait l’amour, et on peut encore le refaire sans crainte, sans la lumière, sans les couleurs qui n’existent pas, sans les sons inaudibles, sans la peau qui se déchire… J’y ai cru.

— De quoi parles-tu ?

— J’ai couché avec une femme, hier soir. Le soir même où nous nous sommes séparés. J’ai trouvé ça délicieux. C’était pareil. Helena n’avait rien de plus. C’est une femme comme les autres. Une de plus, parmi toutes celles qui sont de qualité. Et qui s’offrent à nous, petits galopins, si nous avons assez de patience pour laisser murir leurs désirs. C’est ça qui nous sépare des imbéciles : nous ne voulons pas des fruits verts parce que nous n’avons pas assez d’estime de nous-mêmes. Nous sommes patients, nous sommes fiers, nous… (Il s’assoit dans la voiture, où je le rejoins, il vaut mieux qu’il se repose il a l’air décomposé.) Je n’ai pas dormi de la nuit.

— Ce n’est pas difficile à deviner, ça.

— Mais je suis un homme neuf. J’ai compris que je n’étais pas digne d’Elle, alors je vais me résigner. Prendre une épouse que je pourrais rendre heureuse et me contenter de faire ça…

— Et elle ne te rendrait pas heureuse ?

— Aucune femme ne pourra me satisfaire. Mais je ne mérite pas plus. Je ne sais pas pourquoi. Est-ce prédestination ? Sera-ce pour une autre vie après celle-ci ? Ai-je fauté quelque part ? C’est ainsi… Il me reste deux candidates. J’écarte Helena, c’est trop tard, et puis je verrais toujours la Helena chargée de mes espoirs pour la comparer avec ce qu’elle est, cette femme seulement superbe. (Il me regarde avec les yeux exorbités, comme je ne lui ai jamais vus. Il me regarde fixement dans les yeux et après quelque temps : ) Non, peut-être trois…

— Redescendons.

Je ne sais pas pourquoi, j’ai senti qu’il voulait parler de Françoise, et je préfère ne pas le laisser divaguer sur ma sœur ; il n’a pas le droit de l’abîmer, je lui en voudrais trop pour que notre amitié résiste à ça. Je sais bien que je l’ai laissé (je n’ai pu l’empêcher aussi, il faut dire) blasphémer et que ma sœur est bien petite à côté de Dieu, mais j’ai mes limites. Nous reprendrons cette conversation lorsqu’il ira mieux.

— Ça ne te dérange pas si nous n’écoutons que la chanson du moteur en redescendant ? — propose-t-il.

— Non au contraire, je n’ai pas trop aimé l’album en montant.

— Led Zeppelin c’est pourri, hein ? J’ai voulu l’écouter une deuxième fois, parce que souvent la musique c’est comme un parfum, il faut laisser les différentes couches se dissiper, pour pouvoir en juger, mais là, non…

Bande sonore : Led Zeppelin, “No Quarter”

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