§9. Juan m’avait appelé pendant que j’étais à la messe. Alors que je m’étais mis au lit pour lire mon journal des cordons industriels, mon colocataire a tapé à la porte pour me le dire. « Ça avait l’air urgent » : j’ai rappelé. Je me suis rhabillé, « bien », et l’ai attendu sur l’avenue Vicuña Mackenna, qu’il passe avec sa belle Peugeot 504 rouge avec 11 CV et boîte automatique…

— Si, c’était urgent de te faire sortir un peu. Regarde-moi ça, tu as l’air tout en friche. Mon pauvre vieux, tu es Européen dans un pays agonisant du Tiers-Monde : rappelle-leur que tu es célibataire, tu te souviens que tu es célibataire ?, et tu as 50 femmes rien que ce soir qui font la queue – elles savent faire, hein, les Chiliennes, depuis qu’Allende est là… – devant ton lit, en espérant se marier et visa pour la Fraaance, Pariiiis, la culture, la mode et les arts !

— Je n’ai pas la tête à ça… et ne suis pas comme toi… Je veux qu’elles m’aiment pour qui je suis, pas pour mon statut de Français !

— Tu ne peux pas séparer les deux ! Tu ne sauras jamais de quoi est composé le regard que les autres posent sur toi. Tu ne pourras jamais distinguer toutes les motivations mêlées qui poussent les autres vers toi, et les poser sur une table pour faire la part des choses. Allez, enfile le costume que j’ai mis sur la plage arrière. Il m’appartient mais, bien que tu sois plus grand que moi, il devrait t’aller, j’y ai laissé un peu d’hormones de bonne humeur, et comme les femmes aiment rire, tu verras qu’un beau sourire bien blanc c’est pire qu’un rail de poudre, ça vous achemine au septième ciel !

— Tu connais ça ?

— Les sourires, oui. Pour la drogue j’ai des joies moins factices et moins chères.

— Je ne sais pas… Où va-t-on ?

— Allez, on est en route de toute façon. Si tu ne viens pas de ton plein gré je te séquestre : je suis de Fiesta et Libertinage, groupe terroriste qui lutte contre l’esprit de sérieux christiano-gauchiste lorsqu’il abuse de grinchonnerie. Regarde-toi, ce n’est plus une barbe que tu as, fais-nous y quelque fantaisie, ce soir nous retrouvons nos vingt ans. N’ai-je pas raison ?

— A propos de…

— Regarde, ce n’est pas le début d’une ride, c’est un éclair qui vient illuminer mon visage, appellerons-nous cela des tempes grisonnantes ? Tu dis ?

— Chevelure poivre et sel.

— Pouah ! C’est du sucre ! Je suis un sucre d’orge bon à …

— …à croquer.

— Allez active-toi, il ne nous faut perdre aucun feu d’artifice…

Et devant mes élans il n’a plus la force d’inertie nécessaire pour se laisser abattu, il se reprend, on va recoller tous ces morceaux, sèche tes yeux, c’est ton corps entier, tout ton corps que j’emmène couler, en nage, tu feras la planche, planer, se laisser emporter, tout foutre en l’air pour demain, et puis on verra comment tout ça retombe. Sur ses pieds peut-être. Nous roulons pour l’oubli. Les rues défilent immensément vides, il ne fait pas bon se risquer au milieu des ombres, nous, nous déchirons l’heure tardive sans crainte, elle est à nous, comme le jour, le soleil, les âmes, à nous et nous défendrons cette propriété avec la même hargne que nous éraflons le noir, telles des comètes dans la nuit de la révolution. Laissant les tanières dans l’ombre, leurs murs gravés de slogans absurdes, le calme règne, nous sommes le calme sur les clameurs de la masse, nous sommes les gardiens de la joie, nous roulons, nous routons, nous déroutons sans cap, demain nous serons frères, demain nous partagerons quand le troupeau sera redevenu humain, quand le Chili sera liiiiibre, il est usant de vous traire, qu’il serait bon de vous aimer.

— Qui sont ces gens dans la rue ?

— Des gueux. Ils regardent de loin la fête où nous allons.

— Ils restent là à admirer les silhouettes qui passent sur la terrasse, n’entendant qu’une note sur deux ?

— Oui. Que veux-tu ? Ils adorent ça. Même quand ils jouent à la révolution socialiste. Si tu es connu et que tu leur donnes ton briquet, ils se chauffent tout l’hiver, tu leur griffonnes n’importe quel hiéroglyphe indéchiffrable ils croient avoir bien plus qu’une bonne bibliothèque, tu leur envoies une miette de toi et ils sont rassasiés, une tranche : ils vomissent d’un trop-plein…

Je me demande si Juan dénonce ceci ou le constate. S’il profère des appels au sursaut ou au mépris. S’il n’a pas accolé au même tronc deux branches antinomiques, solidarisé deux faces d’un même geste et chacun de voir la pièce tomber du côté qu’il souhaite.

— Triste sort — lui dis-je.

— Je le croyais aussi. Non, tu as raison. Mais j’ai aussi appris qu’ils l’aimaient, ce sort, malheureusement. Nous les plaignons à tort. Supprimerais-tu tes fêtes pour économiser de quoi les nourrir, ils te le reprocheraient. Il n’y a pas que le pain dans la vie, ils sont myopes alors nos lumières leur paraissent extraordinaires, voilà qui les nourrit. Rassure-toi ils sont heureux, eux. Peux-tu souffrir de leur misère à leur place, peux-tu batailler pour un combat qu’ils ne veulent pas même engager pour eux-mêmes ? L’estomac rachitique de l’affamé satisfait exploserait au premier festin, il faudrait augmenter les doses progressivement pour éviter l’indigestion fatale, l’éduquer à la délicatesse, mais tu tends une main et on te la dévore… Fais-voir : tu es parfait, j’aimerais être une femme pour avoir le coup de foudre ! Ah ! Allez. Surmonte cette crainte. Tu sais, la vie est bizarre : il suffit de demander les choses bien fort pour qu’elles te soient données.

— Vraiment ?

— Monsieur-dame ! Oui, tu arrives, tu demandes, on te rit au nez ; là, regarde, n’est-elle pas belle celle-là ?

— Très.

— On rit mais ça n’est rien, tu demandes et là il faut juste un peu de jugeote : ou tu cries bien fort pour impressionner, ou tu souris bien large pour amadouer, ou tu ne changes rien et redemande, c’est juste qu’on n’a pas compris la première fois.

— C’est tout ?

— Avec le ton, le tout c’est la voix : tu dis « je veux » et tu obtiens, finalement, avecnun peu d’acharnement et de volonté : les gens en manquent tellement ! C’est du poker que l’existence : t’as rien dans ton jeu mais personne n’ose surenchérir tellement tu sembles bien armé. Et tu gagnes la partie.

— Et si tu perds ?

— Eh bien, il y aura toujours une bonne âme qui n’attend que de te faire crédit. Ce soir je t’ai déjà crédité de l’exploit de te sortir de chez toi. Te reste à …

Bi, bi, bi-dim.
Boum.

— Je croyais que tu n’aimais pas …

Tsinn, tsi-tsinn.

— Comment ?

Dong.
— JE PENSAIS que tu
N’AIMAIS PAS
LES FÊTES ! ?
Boum,
ba-boum, ba-boum,
ba-boum, etc.

— Ecoute-moi cette musique ! Les hommes ont ceci de bizarre que, quand tu leur tapes dessus, ils te reviennent dix fois plus forts. C’est de la musique d’esclave, des types qui n’ont connu que la tristesse, celles de leurs parents sur des décennies et des décennies, tu leur laisses deux minutes et qu’est-ce qu’ils font ? Ils te sortent des génies. C’est une question de dosage… Ecoute ! Le jazz ou le rock ce sont des poèmes de rage. C’est pire qu’une bonne vengeance, c’est une réconciliation, avec des yeux pétillants, un sortilège ! Du fond de leurs entrailles blessées, ces moins-que-riens es travailleurs exploités, ces nègres, ils te remuent les tiennes, comment pourrais-tu les frapper désormais, tu es la force et ils te terrassent, n’est-ce pas magnifique ce génie humain ? Bam-bidoum-bidoum-bidoum !

Les femmes sont belles avec des décolletés à ne plus voir le sol, la musique déverse des volutes de confettis, demain gueule de bois alors il ne reste plus qu’à doubler l’ivresse pour ne pas vivre trop tôt la morsure de l’après, sur la piste ça roule, on décolle, s’enserre, partout des feux de paillettes, fous de joie, nous sommes nous-mêmes des notes emportées en tous sens par des fils qui nous manipulent, sans la mesure aiguë de notre basse condition, clef des champs, on décroche, blancs, noirs, tous ronds et gris, l’alcool, le son qui s’éteint est le début d’une introduction, da capo ad libitum, bi-tum, bi-tum, …

J’ai pris un petit four sur la table, j’étais seul, je me suis retourné, elle était là. Faux-semblant, feignant de ne m’avoir pas vu, ravie de ce hasard, soit, très bien joué, se sera donc ça pour la version explicite. Elle porte un verre d’alcool à la main, elle me regarde, se réjouit de me voir si bon teint, tout ça, les usages, les amorces. Sans que je ne m’en aperçoive, elle s’est légèrement tournée comme un obstacle m’interdisant toute fuite. Je suis prisonnier d’une table, de son corps, et de la volonté de ne pas l’offenser. Je souris, je l’écoute donc, légèrement déçu de m’être laissé prendre aussi rapidement, heureux pour elle qu’elle ait réussi, que les astuces sociales, des armes, la secondent. Mais la conversation n’est pas des plus courtoises, elle vire au familier. Voilà la jeune-femme, qui, oubliant nos nouveaux statuts, franchit la distance raisonnable, viole un espace qui m’est redevenu privé. Il faudrait le lui dire, la repousser doucement puisque nul pas en arrière n’est possible. Elle doit se dire « je le tiens », elle a bien changé, peut-être. Elle est belle, courageuse, au lieu de se morfondre elle fait face, physiquement, debout, la joue sèche, souriante, qu’elle est belle ! Me sachant sur le point de perdre pied, il faut que je contre-attaque à cet instant même où elle croit à ma reddition, je l’invite à danser. Elle accepte. Nous posons nos verres, disposons nos corps, le toucher est le propre de la danse, visible, officiel, tellement banal qu’il perd toute signification uniquement amoureuse ; en semblant céder à cette proximité à laquelle m’acculait la danse, elle annihile pourtant tous ses efforts assaillants sous des aspects de consentement ; ses lèvres serrées un peu plus fort qu’il ne le faudrait, ses mains doucement tremblantes, peu vives, me prouvent qu’elle a compris ma dérobade, que c’est moi maintenant qui la tient, mais ça ne veut plus rien dire. On s’étonnera peut-être, de ce couple anachronique sur la piste de danse, mais que voulez-vous ne peut-on pas rester en bon terme ? Je me décide, ma pauvre enfant déçue, à lui rendre cet enlacement un peu plus agréable :

— Je t’ai beaucoup observée. Tu m’as vraiment étonnée, tu n’as jamais été aussi belle, irradiante, la grâce flotte autour de toi. Pourquoi n’étais-tu pas celle que tu es quand nous étions …

 

Se taire, laisser le charme opérer, vois comme il se rapproche, comme ses regards se posent plus longuement sans qu’il ne se sente obligé de détourner les yeux pour ne pas trop témoigner son regain d’intérêt pour moi, ses mots choisis parmi les gratins du plus raffiné, il me séduit. Surtout le laisser revenir, mijoter, ne pas flancher, mijorer un peu, un zeste de curiosité pour l’engager mais pas trop d’empressement à recevoir ses compliments, il est là-bas il danse, il revient impromptu, des excuses pire qu’un enfant pour me parler, picore, s’en va revient, se laisse griser. Il est tard, la soirée se termine, il va falloir qu’il trouve le mot pour me revoir, moi la brèche pour qu’il puisse s’engouffrer. Il vient à moi.

— Tu n’as jamais été si parfaite. Que t’arrive-t-il ?

— Je t’aime, un point c’est tout. J’aime tes maladresses, ta splendeur, le mal qui te ronge, je voudrais t’en délivrer et te remettre sur les rails. J’aimerais te soigner, apaiser tes souffrances, sois mon épaule, je serai la tienne, ensemble volons vers une nouvelle vie.

— Tu m’offres des compromis, Helena. Un renoncement, une reculade. Le bonheur je l’ai vécu, et avec toi, pendant ces jours hors du temps, c’était trop beau ça ne pouvait pas marcher. Je le traque désormais, ce bonheur, depuis que je t’ai perdue.

— Perdue ? Je n’ai jamais cessé de t’aimer ! Nous nous sommes perdus. Je me suis retrouvée. Maintenant, c’est toi que je veux retrouver.

— J’ai tourné la page. J’ai déjà écrit de nouveaux chapitres durant ces cinq jours, dans lesquels tu n’apparais plus.

— Ils ne sont guère importants, entoure-les d’une parenthèse. On les oublie.

— Non, bien sûr. Toi et moi sommes séparés d’accord l’un et l’autre. Restons-le de même.

Rien ne se passe jamais comme prévu, nos paroles toutes prêtes ne servent jamais… Je me suis agenouillée et j’ai envoyé valser tous les espoirs, il me fallait être forte et inaccessible, …idiote.

— Je suis à une extrémité, toi à l’autre, pourquoi ne pas retenter la jonction — plaidé-je honteusement.

— Parce que c’était le joint de juin, en juillet il faut de la nouveauté ! — lui réponds-je avec un peu trop de méchanceté.

— Tu as un cœur de pierre, Juan !

—Pas encore.Pas assez.

 

— Alors tu t’amuses, Jean de la Lune ?

— Tu étais avec Helena, non ?

— Un vieux reflet d’elle qu’un des miroirs vient de réfléchir avec un délai insupportable. Comme ceux de la poste de ce pays socialiste. Enfin, j’ai une de ces soifs ! A plus !

 

Au bout de la nuit, il faut se rendre à l’évidence : on ne s’y dit rien à ces fêtes, sinon des conversations sans queue ni tête, des mélodies, fermer les yeux, le monde est musique, cette nuit c’est un tempo juste un peu plus rapide que celui des galères, moins que les mitrailles, sous les auspices de la luuu-uuu-uune, faune nocturne et chassée par le Soleil, feux-follets, lire l’avenir dans le reflet de verres pétillants pour qu’ils y prévoient moins d’étincelles. [Ils qui ? Je ne sais pas, je suis caché derrière l’alcool je me permets même des phrases sans raison…] On ne craint rien, ceux qui tiennent les matraques, les rênes, sont saouls, ils vous signeraient peut-être les plus beaux poèmes de fraternité, d’ailleurs tout le monde est beau, dans l’hospice de la lune tout coule et pas une seule raison de s’entre-déchirer. Mais demain fait si peur…

Ça ne fait pas que rafraîchir, c’est glaçant… Je ne savais pas qu’elle était là, comme un spectre… c’est froid un reflet… elle est belle pourtant… plus si magique, mais belle… je divague, je dis n’importe quoi, comme « vague », ce qui n’a aucun sens ici, ça me fait rire, je suis drôle !, je suis bourré, j’espère que Jean sait conduire sans casser ma belle voiture. Ou que son Dieu n’est pas rancunier. Tu es au-dessus des bêtes provocations, hein ?, petit dieu dada doudou…

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