§6. Allende fulminait. Ses jours étaient difficiles et ce n’était pas les quelques moments de repos et de réconfort qu’il pouvait trouver à Tomás Moro, 200, le soir, en compagnie de Gloria et de ses amis proches, qui suffisaient à lui donner du réconfort. « “C’est un gouvernement de capitulation” a proclamé Miguel Enríquez au nom du MIR. “Allende a préféré l’Armée aux partis ouvriers !” ; que c’est simple d’être dans l’opposition interne à son camp, dans la facile surenchère dégagée de toute responsabilité ! Et si j’organisais un voyage hors du Chili avec tous mes amis, que je convoquais les compères Enríquez, Altamirano et Garretón pour leur proposer les postes clefs d’un gouvernement dont ils auraient la charge, ainsi que la permission de déclarer la guerre à qui ils veulent ? Combien de minutes devrais-je attendre pour qu’ils se liquéfient à mes pieds, en me suppliant de ne pas le faire ? “La trêve est finie !” a prévenu Patrie et Liberté depuis leur lâche clandestinité de petites frappes de l’ombre ; parce qu’ils s’étaient arrêtés de détruire le pays, peut-être ? Ont-ils déjà oublié le saccage de Providencia et le meurtre du pauvre Arturo Araya ? Peu flagrante, leur trêve… Aylwin, quant à lui, a beau prétendre, comme hier soir à table devant le Cardinal Raúl Silva Henriquez, qu’il est toujours pour le dialogue, si cet homme n’était pas un politicien je penserais qu’il est schizophrène, car il suffit qu’il fasse des déclarations à la presse pour que je ne retrouve plus le même ton. Mais Altamirano et les autres ne sont-ils pas de la même trempe, à s’opposer sans avoir de solutions crédibles de rechange ou à dire “oui” devant (ou un “non” très timide ce qui revient au même) et “non” dans votre dos et dans les media ? Seul Enríquez est honnête et cohérent. Si lui, Tati [Beatriz Allende, sa fille], Pascal [Allende, son neveu] et les autres avaient des armes… j’aimerais mieux devoir dialoguer avec lui comme vrai politicien qu’avec tous ces autres filous ; mais peut-être n’est-il pas un politicien parce qu’il n’est pas un filou, justement… Comme le Cardinal, homme de bien et de parole (un peu un second Prats) : si lui aussi pouvait éliminer Hasbún et le catholicisme fasciste de son Eglise, je pourrais faire quelque chose avec eux. Ils ont du cœur, ils comprennent la misère du peuple, parce qu’ils la recueillent et la soignent… »1

Il soupira. Il savait qu’il avait choisi une voie difficile pour changer son pays, personne n’avait dit que la voie chilienne vers le socialisme allait être une autoroute en ligne droite. Il l’assumait et se concentrait sur le présent, puisque chaque jour apportait son désagrément et qu’il devait alors gérer celui d’aujourd’hui.

A 18h pile Prats entra. Le général Leigh (!) l’accompagnait sur demande du Président. Ni l’un ni l’autre ne savaient pourquoi.

Parce que Ruiz, général de l’aviation et ministre des Transports et des Travaux Publics, avait posé sa démission du gouvernement.

Stupéfaction de la part des deux militaires. Prats ne comprit pas : hier soir encore le général Ruiz avait été brillant à la radio pour montrer que tout ce qui avait été décidé pendant son propre passage antérieur au gouvernement, entre novembre et mars, avait été appliqué et respecté par le gouvernement, que les gremios de camionneurs s’étaient comportés comme des gangsters depuis le 03 juillet, avec des morts dans le personnel non-gréviste, et que cette grève avait un caractère évidemment politique étant donné que même les dernières revendications de ne traiter qu’avec des militaires leur avait été accordées. Prats fut inquiet.

— J’ai donné quelques heures au ministre pour revoir sa position. Il m’a réaffirmé son désir de s’entêter dans cette décision fâcheuse, sachant que je lui demandais de démissionner aussi, alors, de son poste de Commandant en Chef de l’Armée de l’Air. Je vous demande, ainsi, général Leigh, en présence de votre supérieur hiérarchique,

2 d’accepter de le remplacer dès maintenant aux deux postes qu’il laisse vacants.

Leigh bafouilla qu’il n’avait pas cette ambition, gêné que le Président le mît au pied du mur et presque comme s’il lui demandait de pousser son supérieur à la porte… Il obtint un délai de réflexion jusqu’au lendemain, samedi 18 août.

« — Allo, Jean, tu veux aller danser, ce soir ? Je suis de retour à Santiago. — Tu étais passé où ? — A Valpo. — Pourquoi ? — Pour prouver à un connard que si l’on veut apprendre des choses sur les hommes, le mieux est d’offrir des orgasmes à leur femme. Mais je ne parlerai que de ces plaisantes et pas de leurs paroles… — Sinon, pour ce soir, je ne pourrais pas… ça va te paraître bizarre… mais je vais à Temuco avec Natalia… — La Natalia ? Ou est-ce une autre que tu as choisie avec le même prénom pour ne pas commettre d’impair ? Tu sais que tu peux faire comme les couples qui se trompent : l’appeler “chéri(e)” ou “mon cœur” ou une autre bêtise du genre…? — Non, c’est elle. Il s’est passé des trucs durant ton absence… — Tu m’étonnes… — Nous y allons en amis, enfin nous reconstruisons notre relation doucement, peut-être plus durablement cette fois-ci, plus sagement… L’amour surmonte les plus grandes peines — Amen. Moi qui pensais te sortir pour ton bien. Bon ce n’est pas grave, je vais prendre la Carte pour coucher cette nuit, j’ai fait la connaissance d’une gentille toute jeune membre de ta secte religieuse, militante du MAPU Garretón guerroyeur très exactement, qui ne connaît pas la ville ni la vie. Je pensais te réserver sa plus belle fleur, mais puisque tu n’en as plus besoin, je te prends ta sœur… (Après un léger blanc il enchaine.)

Glissez en leur bouche une langue qui les sondent
Comme la si douce clef de ces contrées humides
Que fouleront bien trop peu ces benêts trop timides
Amoureux de leurs yeux, elles moins pudibondes

— De qui est-ce ? — Je ne sais plus si c’est de L’Evangile selon ma queue ou les Déflores du mâle. — Oh t’es con ! — Mieux et plus long : consternant ! »[, etc., etc. n’y a-t-il pas mieux à raconter ?]

21h désormais, donc toujours le 17 août. Prats n’eut pas eu vraiment le temps de réfléchir aux possibles raisons cachées qui avaient conduit Ruiz à démissionner. Mais démissionner seulement de son poste de ministre, refusant l’injonction du Président de la République. D’où complications. Or, puisque le commandant en chef de la Marine, Montero, lui et les deux hommes en désaccord, étaient réunis à la Moneda assis autour du bureau présidentiel (Leigh attendant l’issue de la réunion dans une salle à côté), ils purent en discuter. Ou en débattre. Ou crier.

— Vous n’avez pasle droit de démissionner en des moments aussi critiques, général ! — C’est Allende.

Vous nous avez demandé de revenir au gouvernement… j’ai tenté tout ce que j’ai pu. Vous pensiez que la seule présence des forces armées, et non de militants de votre obédience, pourraient remettre les camionneurs au travail. Vous constatez comme moi que ce n’est pas le cas. La prochaine étape serait de passer en force en réquisitionnant les camions et en bafouant leur droit de grève, devenant aux yeux de l’opposition les bras armés de votre politique. Je suis un militaire, Monsieur le Président. Si mon action dans les affaires de la nation ne recueille pas l’approbation d’une large majorité, je n’ai pas la légitimité d’agir en politique…

— Vous savez bien que votre départ provoquerait une crise grave, alors qu’il suffit d’attendre encore qu’ils s’épuisent – enfin voyons ce sont aussi des Chiliens, ils voient bien qu’autour d’eux tout le monde pâti de leur non-action – pour que tout rentre dans l’ordre. (Prenant un ton plus melliflu.) Voyons, vous êtes commandant en chef depuis août 1970, nous avons fait ces trois dernières années notre apprentissage de notre poste ensemble. Je vous considère dans votre poste et humainement comme mon ami. N’ayez pas peur. Encore quelques jours d’efforts et de sacrifices, qui sont ceux qu’on attend d’un homme comme vous, et je suis sûr que vous en avez l’étoffe, et vous pourrez démissionner après tout ceci…

— La flatterie pas plus que la foi ne me convaincront, Monsieur le Président. J’en suis désolé et j’ai essayé de vous montrer que ce n’était pas caprice de ma part mais ma décision est irrévocable.

Allende se rembrunit et annonça d’un air mauvais en se levant d’un air menaçant :

— Je vous pensais mon ami, César Ruiz Danyau, peut-être le seul parmi les commandants en chef avec Carlos. En agissant ainsi, devant votre trahison, vous perdez ma confiance. Et par là même mon amitié. Et donc les deux postes pour lesquels vous n’êtes plus digne, Monsieur.

Ruiz devint alors blanc. La scène était gênante pour les deux autres protagonistes qui n’avaient pu qu’être de malheureux spectateurs. Montero, qui avait découvert toute l’affaire de la bouche d’Allende juste avant cet échange, n’en croyait pas ses yeux.

— J’ai une dernière faveur à vous demander. Allez annoncer au général Leigh, sans plus faire attendre le pauvre homme, votre décision. Puis revenez ensuite ici.

Dans le bureau il planait alors un silence pesant, oxymorique et schizophrène. Après le départ de Ruiz, abasourdi, concomitant avec l’entrée de Leigh, peu rassuré, la confusion régna encore plus puisque ce dernier demanda encore un délai de réflexion jusqu’au lendemain.

Cette confusion grimpa encore d’un degré, ce samedi 18 août 1973 à 10h, lorsque Leigh apprit que pendant que deux garnisons s’étaient retranchées dans leur caserne pour la défendre et protéger leurs avions, aucun général de l’Aviation ne désirait assumer conjointement les deux postes de ministre et de commandant en chef de l’aviation, que lui-même voulait refuser.

A 12h, sur une judicieuse intervention de Prats, les deux nominations furent dissociées. Allende avait reculé d’un pas – l’Armée pourrait rester ce qu’elle est et non l’armée de réserve de la politique.

A 13h, un général de la FACh3 devint ministre du Transport et des Travaux Publics et Leigh prit la tête de ce corps d’Armée sans devoir être ministre.

Ce dernier décida ce matin-là de transférer des avions Hawker Hunter dans le sud du pays pour les protéger de toutes entreprises « aventureuses ». Allende, qui s’était toujours gardé le monopole des négociations avec les militaires, « les militaires, c’est mon affaire », avait résolu sa crise d’hier, attendant la prochaine. Il ne comprit son erreur que 23 jours plus tard, lorsque Leigh (!)4 lui envoya les fameux Hawker Hunter bombarder le bureau du Palais de la Moneda, dans lequel il était alors lui-même retranché.

(« “Je te prends ta sœur…”, ce n’était pas une formule du meilleur goût, Juan », me dis-je en prenant conscience du double sens que cette phrase pouvait avoir. Ce n’était pas du meilleur goût…)

Notes

  1. — Plus de flux de pensées d’Allende ! Je vous ai accordé Prats (inconnu en France donc quasi-gratuit) et Pinochet (qui, vu sa popularité, ne pouvait pas avoir de grandes prétentions salariales, d’autant plus que, s’étant bien enrichi sur le dos du Chili, il peut travailler ici pour le plaisir), mais Allende avec toutes ses rues et salles dans les villes communistes, c’est trop people, trop cher, hors budget.

    — Bien, Monsieur. [Dialogue entre deux apprentis auteurs]

  2. — Vous vous contredisez, c’est Pinochet, maintenant, le grand chef !

    — Mais moralement cela reste Prats et Allende ne connaît pas vraiment Pinochet bien que les deux hommes se soient souvent croisés, puisqu’il le confondra avec un autre Pinochet au moment de le nommer à la place de Prats.

    — Hey, ne tuez pas le suspense ! Et ne l’a-t-il pas salué récemment à l’ambassade de Cuba ?

    — C’est un politicien, Monsieur. Qui que vous soyez ils vous parlent toujours comme si vous étiez leur meilleur ami… [Idem.]

  3. Les Forces Aériennes du Chili.
  4. On vous a fait assez de clins d’œil pour que vous ayez compris, n’est-ce pas ? [Note de Juan, qui vous dit « zut ! »]

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