§7. Personne ne parle du dimanche 19 août 1973 dans l’Histoire, ce sera fait ici pour la première fois ! Juan avait rejoint son ami Augusto, rue Laura Noves et ils partirent, une heure, pas plus – on ne sait jamais que quelque chose arrive encore –, faire une promenade au golf de Los Leones. La démission-limogeage du général Ruiz était omniprésente dans leurs esprits.

— Vous pensez Ruiz capable de suivre les pas de Souper, Augusto ?

— Je n’ai pas le droit de me prononcer sur de telles affaires à un civil, Juan, je suis désolé. De toute façon je n’en sais rien. D’un jour à l’autre des légalistes peuvent changer de camp, va savoir ce qu’il se trame dans l’esprit de tel ou tel. La pression psychologique de l’opposition et la dureté des conditions d’existence de notre nation font tourner les têtes…

— Pourquoi ne quittez-vous pas vos fonctions, mon cher ? Votre armée perd sa discipline, vous ne la reconnaissez plus, allez ne niez pas, je le sens bien. La démocratie périclite en des jeux dangereux, au jeu de l’allumette embrasée, c’est le plus fou ou le plus insensible des deux partis qui gagnera. Qui gagnera quoi ? Le droit de régner sur des ruines. Puis ils se mordront entre fous d’un même camp, vous verrez, les alliances de brigands ne font pas des équipes très solidaires. Vous, vous êtes neutre dans tout ça. Laissez-les.

— Voyons, Juan ! Lorsqu’un homme s’engage dans l’Armée, la guerre et les moments de crise les plus durs peuvent l’attendre. Je ne vous dirai pas que nous l’attendons secrètement pour connaître les grands moments de l’Histoire sans lesquels ne peuvent se forger les héros, mais il est hors de question de se soustraire à son devoir lorsqu’ils sont là. Le canon tonne et nous entonnons à notre tour sa chanson. Nous sommes formés pour ça. Vous ne pouvez demander à un chien dressé à mordre de miauler dès qu’il peut user de ses crocs.

— Je ne comprends pas cet attrait de la violence… J’y ai pourtant été accoutumé dès mon plus jeune âge. Voyez-vous, mon père, qui est Espagnol, a un frère et une sœur. Elle, au moment de la guerre civile, est restée avec son mari au pays, et les deux frères passèrent en Franceoù ils furent traités comme des étrangers gênants. Grâce au gouvernement chilien de l’époque, particulièrement le Président Cerda et les sénateurs Neruda et Allende, ma tante par alliance immigra ici alors que mon oncle resta dans le sud-ouest de cette France si peu accueillante …pour être finalement interné dans un camp, à Gurs, parce qu’il voulait continuer la rébellion contre Franco et que la France ne voulait pas de problèmes avec son voisin alors que Hitler s’agitait en Europe. Je ne sais pas si un militaire comme vous peut comprendre cette envie avunculaire d’en découdre encore et toujours en abandonnant sa famille à un destin inconnu à l’autre bout du monde…

— Un soldat peut s’accoutumer au sacrifice quotidien de sa vie privée. C’est son honneur.

— Mais s’il a une femme et des enfants, il doit se calmer après la première guerre ! Continuer à se battre alors que c’est perdu et qu’il n’y a pas d’obligation… on ne peut tout faire seul… il faut aussi penser à la responsabilité qu’on a envers sa famille ! Il y aura toujours des causes à défendre, on peut toujours aller faire la guerre, si on veut, il y a en a partout dans le monde, avec son lot d’injustices et de victimes, mais…

— La Patrie, le devoir, mon cher. Et votre père et sa famille : restâtes-vous sur les terres de mes ancêtres, alors ?

— Je ne savais pas que vous aviez des racines familiales en France !

— Si. Les Pinochet étaient basques.

— Non, quant à nous, nous sommes arrivés à Paris durant l’hiver 1939. La guerre avait déjà commencé…

— Et comment fit votre père ?

— Vous savez certainement, Augusto, qu’il est difficile de parler de tout dans une famille, et parfois il y a des choses pour lesquelles un homme se montre peu curieux. Il y a toujours des vers de terre et autres petits animaux visqueux sous les cailloux, à quoi sert d’aller les découvrir ? Chacun a les siens, non ?

— Certes. Oui.

— Moi, il y a cinq-six ans de la vie de mon père que je ne veux pas connaître, quitte à faire du zèle dans cette résolution. Je suis en désaccord avec lui, c’est déjà assez, je ne veux pas le mépriser. D’autant plus que je n’aurais pas été probablement meilleur que lui, je le sais bien. Mais moi je quitte les lieux en cas de problème…

— Vous seriez parti sans défendre la France qui a été votre terre d’accueil ?

— Sans la défendre, en effet. J’aurais chanté « Le déserteur » de Vian en passant en Angleterre et de Londres à Nouvelle York dans un pays qui n’avait encore que faire de ces chamailleries d’Européens. Je n’ai pas d’avis sur la France, vous savez. D’une part c’est mon pays, un pays libre où les gens ont le droit de se déplacer où ils veulent, de s’exprimer comme ils le veulent même si c’est pour dire des âneries. Je suis franco-espagnol, et je connais l’Espagne seulement comme le pays fantasmé de mes parents. J’imagine Cordoue comme un royaume arabe antique construit autour de la Mezquita. Il m’arrive d’avoir la nostalgie de cette inconnue. Et la France a-t-elle plus de réalité pour moi ? Que veut dire « la France » ? C’est le pays de Pétain et de De Gaulle, on peut toujours diagnostiquer le meilleur comme le pire, selon ce que l’on cherche à voir. Et quel Pétain, par exemple ? Celui de la Première ou de la Deuxième Guerre Mondiale ? Le héros national ou l’homme controversé ? Pétain 1941 annule-t-il Pétain 1914 ? C’est quoi défendre la “France” ? En revanche, cela fait quatre ans que je vis au Chili et je me sens de plus en plus Chilien. S’il y a un tremblement de terre, j’ai peur pour mes amis, mes collègues, j’entendrais les gens dans la rue, je verrais les conséquences de tout ceci. C’est ça participer à la vie d’un pays, je pense.

— Participe vraiment celui qui ne peut quitter le navire quand il coule, et qui doit le réparer de l’intérieur sans possibilité de s’échapper.

— C’est donc dire que les gens qui ont mis leur argent hors du pays après l’annonce de la victoire de l’UP, n’appartiennent pas vraiment au pays ? Mais Monsieur Edwards, qui dirige en ce moment Pepsi Cola depuis les EUA, appartient-il au pays ? Comment un homme comme lui qui possède, même à distance, tant d’entreprises – ne serait-ce que le Mercurio – ne serait pas Chilien ?

— Est Chilien qui est né au Chili et a inscrit sa propre vie avec le Chili, qui accepte de mourir avec lui s’il fallait, et ne le quittera jamais.

— Mais si les événements le mettent, bien qu’il n’y puisse rien, face à un choix où dans les deux cas il doit perdre son honneur ? N’est-il pas mieux pour lui de sauver au moins cet honneur en se retirant ?

— Tout ça est très abstrait, Juan. Très philosophique. Un soldat est plus concret, les pieds sur terre. Cela dit je pense qu’un homme sauve son honneur en acceptant de le perdre afin de ne pas se défausser lorsqu’on a besoin de lui.

[— Ce n’est pas si abstrait, Augusto. Tu verras, tu verras…]

Bande sonore : Boris Vian, « Le déserteur »

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