§10. Nous ne savions pas pourquoi nous venions, du moins pas moi. Je pensais que nous allions « inspecter » un hangar stockant des produits pour le marché noir, et puis nous sommes arrivés à un campement, dans une parcelle inoccupée où des jeunes tenaient la garde en vivant ici sous des tentes. Ça avait déjà dégénéré lorsque nous avons garé nos voitures. On se menaçait, on allait se frapper, on s’est frappé. D’autres momios alertés peut-être par les voisins, puisque, à cet endroit de Santiago, nous sommes en territoire adverse, se sont ajoutés pour donner du coup de poing…

Et j’en évite un qui aurait pu m’emporter une mâchoire. Je fais un quart de tour pour me retrouver face à mon agresseur. Quoi ? C’est bien lui ! Ce salopard que j’avais retrouvé agonisant début octobre, ce momio ensanglanté que j’avais réussi à faire admettre aux urgences.1

Enfoiré !

Alors au milieu de la bagarre générale, j’ai comme ma cible particulière, mon duel privé, puisque, du coup, pour l’avoir ramené à la vie, je me sens comme un droit à le tabasser encore plus, et ne me gêne pas pour lui faire connaître le poids de mon poing sur sa peau. Si c’était pour n’être qu’une crapule que je t’ai aidé, je ne te reprendrai pas ce que je t’ai sauvé, mais au fond, … Enfoiré !!

Je tiens le gringalet par le col, prêt à lui décocher une bonne droite pour qu’il ait un échantillon de ce que les travailleurs vivent depuis leur naissance, lorsque la détonation d’une mitraillette retentit. La stupéfaction produit une sorte de trêve improvisée qui laisse tout le monde sans voix ni geste. Deux jeunes gisent à terre, un ne sent plus rien, l’autre crie tout ce qui lui reste de vie. « On s’en va ! ». Je ne sais pas pourquoi, mais puisque tout le monde détale, et se dirige vers les voitures – surtout que je conduis aujourd’hui, pour la première fois – je laisse à terre celui qui ne me doit plus rien et avec qui j’espère n’avoir plus aucun contact. Enfoiré !!!

Nous roulons dans le silence le plus complet. Je ne me retiens cependant plus :

— Quelqu’un sait ce que nous faisions ici ?

— Non, Eusebio, pas beaucoup — me répond un des camarades — on venait aider des camarades de la CORMU2, récupérer les deux parcelles vides 63 et 64, ici, rue Echeñique pour y installer un camp provisoire de travailleurs. Je ne savais pas que des familles louaient les parcelles et que leurs jeunes dormaient ici sous des tentes, pour les garder, ni qu’il n’y avait pas de droit d’expropriation, c’est agaçant…

— Et pour moi donc, qui ne savais même pas ça, tu imagines, camarade… Il faudra que j’en parle au responsable tout de même. Je peux comprendre le besoin de ne pas nous divulguer des informations, mais là ça devient un peu frustrant et plus, d’aller au charbon sans savoir bien ce que nous allons faire.

Notes

  1. Cf. 1. I §20.
  2. Organisme dépendant du Ministère du Logement.

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