§11. Avant la bagarre mortelle de La Reina, les « deux Jean » s’étaient donné rendez-vous dans un restaurant de la commune de Nuñoa, dans un quartier résidentiel, où ils espéraient être tranquilles. Jean ne savait pas que ce serait le lendemain d’une terrible journée, mais il n’est pas question pour lui d’annuler, au contraire. Juan arrive pour sa part de bonne humeur et sifflotant, l’autre est en train de penser à ces évènements, encore, ce qui s’est passé ne l’a pas laissé tranquille de la journée. Il se répète aussi ce qu’il a lu dans le Siglo aujourd’hui, écrit par un certain Simon Blanco, il connait presque par cœur ce petit filet :

Le MIR continue d’être le ballon d’oxygène de la réaction. […] Lorsque les réactionnaires sont à terre, les leaders de l’ultragauche leur donnent la main pour qu’ils se lèvent. Le MIR insulte le Président Allende, dit que le Gouvernement Populaire use de méthodes « de gangsters et de réformistes », et propose « un pouvoir alternatif et parallèle », dans un petit fascicule qui fait les délices des réactionnaires et de la CIA. L’important pour ces derniers (…) est de [creuser la division]. Et le MIR les aide avec enthousiasme dans cette tâche.

Et au confluent de ces deux humeurs une soirée à passer ensemble, où l’un peut-être donnera de sa joie à l’autre lorsque le second remettra sans doute le premier un peu les pieds sur Terre, qui ne voit sans doute le Chili que par l’ornière de sa position confortable dans le pays.

Ils se saluent, s’installent, se demandent comment ils vont. Juan, échaudé par la réforme de l’Éducation Nationale que veut faire passer l’Unité Populaire, n’en peut plus : il faut qu’il en découse avec son pauvre ami, accablé, qui, lui, ne pourra même pas se décharger en lui racontant ce qu’il a vécu.

— Alors, tu es venu faire la révolution au Chili ? — commence-t-il sereinement, et sans marquer aucune hostilité et comme on parlerait de n’importe quel sujet futile, comme choisir sa marque de shampooing.

— Ça parait un peu bête dit comme ça, mais pour faire vite : oui.

— Et ? Ça te plait ? Ça correspond à ce que tu attendais ?

— C’est difficile, personne ne peut le nier. Mais je le savais avant de venir. Je n’imaginais pas cependant que la droite tenait tant le pays !

— Quoi ? Mais vous êtes partout ! Ce que ne vous n’arrivez pas à faire légalement, vous le faites au mépris de la loi et des gens, les bandes armées volent, braquent des banques, menacent, vous occupez des terres, des entreprises… Et malgré tout ça, ce sont plutôt des gens rigolos tes amis, Jean. Ils veulent diriger une nation entière et ne savent même pas faire l’unité dans leur propre camp, alors que celui-ci rassemble des militants aux conceptions pas si éloignées que ça. Ils s’expulsent, se répudient, passent le gros de leur temps à diverger et se purger, créant des petits partis éphémères qui tiennent dans une cabine téléphonique et comportent en leur sein presque autant de factions ennemies que de membres. Tu as évidemment vu le MAPU et la violence de leur déchirure ?! Tu sais comment Corvalán et Altamirano1 divergent, avec le pauvre docteur grassouillet au milieu qui essaye de faire la jonction, et doit manger dans les mains des Forces Armées pour avoir un peu de ciment. Et bien sûr, leur incapacité profonde à s’entendre ne les fait pas douter un instant de leur capacité à diriger des millions de personnes. Je ne sais pas si c’est de l’arrogance poussée à son paroxysme ou un aveuglement pathologique, mais enfin ça confine à la bêtise ! Et vous, les idiots utiles, vous irez dans les camps de redressement dans lesquels vos chefs finiront par vous mettre, pour votre bien, en chantant.

— Parce que tu as l’impression que les partis de droite sont plus stables ?

— Quand même. Sauf les centristes, qui par définition sont toujours tiraillés et ne servent que comme forces d’appuis temporaires aux uns et aux autres, les radicaux qui ne se placent pas sur l’axe droite-gauche, comme les libéraux, … non au fond, tu as raison seuls les conservateurs sont stables, mais que c’est simpliste le conservatisme.

— Tu viens de critiquer tout le monde politique, là, donc, du coup.

— On a si peu besoin d’eux, au fond. Je suis sûr que tu n’as même pas le droit d’entendre ça… Si quelqu’un t’attrape, tu devras te laver les oreilles au gros savon, et te faire rééduquer pendant quelques jours, récitant quelques élégies à Lénine, des pater nosters, chanter des chansons des Quilapayún ou t’agenouiller devant Mao ou Guevara. Non ?

— Figure-toi que non, tu juges trop vite !

— Soit, tant mieux pour toi. Toujours est-ilque la révolution est une locomotive livrée sans freins. Ce qu’elle emporte dans un premier temps méritait d’être détruit et puis elle ne sait plus s’arrêter, elle emporte tout, même la société qu’elle devait révolutionner. Le déroulement de la Révolution Française est quand même un exemple éclairant, non ? Elle commence dans la chaleur émancipatrice de 1789, devient boucherie en 1793 et la France retourne sous Napoléon. Tous ces morts pour ça… Non ?2 enfin quelque chose a été gagné tout de même au passage. Mais si chaque 1789 doit passer par son 1793, ça fait beaucoup de sang à payer, tout de même… Tu as déjà lu 1793 de Victor Hugo ?

— Je n’en ai pas souvenir.

— Tiens, je l’ai sur moi. Je comptais le relire, mais si tu ne l’as jamais fait je te le prête, je pense que ce serait tout à fait approprié de le lire en ce moment, ici, en 1973, à presque deux siècles d’intervalle et un océan près, et pourtant tout cela est si proche…

Juan lui tend le livre écorné et jauni qu’il transportait dans sa mallette et qu’il vient d’extraire d’un fatras de papiers.

— Tu as toujours ta mallette avec toi ?

— Non, mais les vendredis j’ai cours dans l’après-midi et je ne suis pas rentré chez moi entre temps.

— Merci, en tout cas, je vais lire ça prochainement, dans les transports en commun. Du moins pendant l’attente puisqu’une fois dedans c’est impossible vu le monde, et accroché sur le bus, lorsqu’on arrive à s’accrocher c’est encore plus impossible.

— Tout n’est pas parfait dans ce livre, ce n’est pas le meilleur Hugo qui multiplie les oppositions binaires de manière trop répétitive et évidente – dedans se trouvait le vieux représentant l’ordre ancien / dehors le jeune et la nouveauté, des choses comme ça – mais il a le grand mérite de montrer la part de grandeur du contre-révolutionnaire… Je n’aurais pas l’ambition de te faire lire du Edmund Burke et ses Réflexions sur la révolution de France, je ne voudrais pas te mener à un procès de l’Inquisition Bienveillante et Fraternelle où tu devrais faire ton autocritique en public !

— Là encore, tu juges trop vite !

— Attends, attends seulement, et si vous arrivez à avoir plus de poids politique, la machine à broyer l’individu se mettra en place. Je ne te le souhaite pas, mais attends seulement… les grands discours humanistes ne tiennent pas une fois que ça devient sérieux. Là vous avez commencé votre révolution, mais le pays est majoritairement contre vous. Si vous deveniez majoritaires en 1976 (j’en doute) ou si une minorité armée décidait de tenir le rôle de l’avant-garde bolchévique et de prendre le pouvoir par les armes (je doute là aussi que ce soit possible vu que l’Armée serait divisée… on aurait une guerre civile tout du moins, mais enfin cela me parait plus probable à la fin d’une guerre civile que d’un vote : c’est dire si je crois en vos chances !), bref, dans les deux cas le gentil discours émancipateur-redistributeur-humaniste volerait en éclat. L’émancipation serait un vœu pieu puisqu’ils créeraient des guides de conduite complets où vous n’auriez plus qu’à être des zombies dociles, pour peu que ces guides ne soient pas contradictoires et ne vous obligent à des comportements bizarres pour échapper à la Police de la Pensée… Redistributeurs, il faudrait avant tout commencer par produire, parce que vous diviser les fruits de l’époque antérieure ça va un temps… et là, en ce qui concerne votre « bataille de la production », une fois passée la ferveur unificatrice de la lutte contre l’ennemi intérieur comme en octobre, c’est plutôt la débandade. Remarque : ils vous inventeront bien des ennemis si c’est le seul moyen de vous faire avancer à la cravache. En grattant bien on trouve des Mencheviks dans chaque pays… la menace de « guerre civile » joue un peu ce rôle, non ? Et humaniste, ça c’est une vieille blague que chaque génération refile à la prochaine…

— Tu n’es même pas humaniste, au moins ?

— Non. Il faudrait que je t’enquiquine une heure si je devais te parler de mon panthéisme poétique, alors sache au final que non, je ne pense pas que l’humanité soit donnée à l’Homme rien qu’en naissant, et je te parle évidemment d’Hommes sans handicaps mentaux. Au contraire, la plupart des Hommes servent comme élément de décors pour les autres, les vrais. L’humanisme est une bêtise, puisque l’humanité comme la liberté ne sont pas des données, mais des combats de tous les jours, toujours un peu perdus…

— Dans ta conception des choses il y aurait donc des hommes de secondes zones et une élite autour de laquelle tout tournerait ?

— Je suis un veblenien et un jeune marxiste, tu sais ?

— Tu lis des socialistes ?

— Oui, il me faut des cautions idéologiques lorsqu’ils viendront exiger de moi que je sois bien dans le rang — dit-il en souriant avec un air de défi sans gravité n’appelant aucune confrontation sérieuse. — Non, sérieusement, j’aime lire les meilleures réfutations de mes maîtres à penser. Dès qu’on est cinq ou six dans un groupe à partager les mêmes idées, on annone, on devient arrogants, auto-satisfaits, excessifs et idiots. J’aimerais y échapper. Ou au moins n’être pas les quatre en même temps. Il n’y a rien de pire que les minorités qui finissent par sombrer dans une conspirationnite aigüe et font corps dans leur citadelle assiégée ridicule. Tant qu’à être minoritaire, je préfère l’être encore avec recul, seul, et ne pas m’interdire de douter.

— C’est tout à ton honneur.

— Si tu veux.

— Et donc toi, tu serais marxiste ? — reprend Jean pour faire cracher le morceau à son ami.

— A ma façon. Et un chrétien, si l’on considère que le petit Jésus de chair et d’os n’est jamais ressuscité et que tout ce qui a suivi les quatre évangiles est une trahison, comme Platon est le Judas de Socrate. As-tu compris ce qu’est une haie d’honneur ?

Moi non plus je ne comprends pas le sens de la transition entre Socrate et la haie d’honneur, mais laissons le bénéfice du doute à Juan puisque Jean ne pose aucune question.

— Une marque de respect — répond-il, d’ailleurs.

— Que l’on créé en plaçant des hommes, comme deux murs… On les fait mur. Des hommes se placent et se font objets, pour montrer leur assujettissement à cette conscience qu’ils reconnaissent comme étant leur supérieur.3 Les hommes passent leur temps à vouloir réduire les autres à des choses. On ne leur accorde le statut d’être humain que pour pouvoir le leur reprendre ensuite, comme une victoire. Combien de gens ne se sentent vivre qu’au moment de détruire ?, qu’ils sont rares les créateurs ! Malheureux celui qui se retrouve dans un système où les premiers ont gagné.

— Comme le capitalisme…

— Et comme le communisme.

— Je ne suis pas d’accord avec toi, mais je remarque que tu ne nies pas qu’ils soient sur le même niveau.

— Arrête de vouloir jouer au plus fin, Jean. On parle entre amis, ce n’est pas un débat politique, ne sors pas tes pectoraux, tu sais très bien comme moi que le communisme est la négation de l’individu en une société d’esclaves où tout le monde craint tout le monde, jusqu’au Grand Chef qui n’est même pas libre, pas même lui, le Mâle dominant qui serait la Conscience de la société, puisque dans le panier de crabe qu’est le pouvoir tous veulent sa peau… La grande différence avec le communisme, c’est que dans le capitalisme, ce n’est pas un devoir citoyen que de devenir un abruti complet. Il est dur d’y échapper, et tout est fait par les maîtres du divertissement pour ramener l’individu à l’état de petit jouisseur satisfait, dans l’idéal d’une extension à tous d’une bourgeoisie bas de gamme, mais j’ai le droit d’y échapper. Et cette liberté formelle, change tout. Sans parler des aspects purement pratiques des avantages d’une régulation par le marché plutôt que par décision politique ou autre procédé volontariste

— Tu crois vraiment ce que tu dis ?

— Hé, toi, dis-donc, je te vois bien lecteur de Rousseau…

— Et ?

— D’après toi, Machiavel a écrit Le Prince pour les dirigeants ou les dirigés ?

— Je ne comprends pas…

— Ce n’est pas grave. Ce n’est pas qu’à toi que je parle…

— Ah. Et qui d’autre ?

— Moi, peut-être. (Et vous, bien sûr, sur qui je compte pour cogner bien fort sur ce monde toujours un peu odieux mais sans vous salir les mains en le touchant, le faire exploser sans aucune détonation, sans que les idiots ne comprennent qu’ils ne vivent déjà qu’au milieu des décombres… On a toujours raison de réveiller l’iconoclaste qui dort en soi.)

— Et donc par scepticisme et panthéisme inexplicable, cela te conduit à vouloir conserver le Chili tel qu’il était avant 1970… N’est-ce pas une façon de te cacher que tout ceci te va très bien parce que tu fais partie de la classe dominante, que tu as à manger, à boire, de l’électricité, de l’eau chaude, accès à la culture…

— Je ne te dis pas qu’il ne fallait pas faire des réformes dans ce pays oligarchique. Mais des réformes vers plus de libéralisme, et non pas dépasser sur sa gauche un Frei, même s’il était au point mort dans ses réformes. Toi tu préfères te choisir un camp qui te nourrira et te maintiendra dans un poste, peut-être celui qui étendra ton aura et ta sphère d’influence, et puis tu feras alors comme tous les autres, tu te coucheras devant l’ordre des choses, tu signeras des textes qui te tâcheront les mains, tu accepteras des ignominies toujours « provisoires », tu fermeras les yeux sur les abus et la corruption. Certes tu seras excusable car tu n’étais pas en position de refuser, « il fallait bien vivre », mais ce faisant tu te seras engagé, et ta révolte initiale s’éteindra comme toutes les autres, comme un feu trop peu alimenté par la haine et l’urgence…

Jean reste sur la défensive devant le ton plus hargneux qui est celui de Juan. Ce n’est plus son ami joueur et volontiers provocateur, pour rire, mais plus le Juan agacé qui lance de la purée sur les propagandistes fumeurs. Il laisse son tour de parole et Juan, repartant de plus belle, enchaine :

— Et que votre combat soit sans cesse réduit à néant, renversé par des forces extérieures, par la très bourgeoise nature des choses, ou qu’il soit trahi par ses propres défenseurs d’hier, ne t’a jamais fait douter sur la viabilité de vos rêves ? Vous êtes des enfants ! Des rêveurs malsains.

— Malsains ?

— Oui, car vous n’avez plus l’innocence : vous avez ou pouviez étudier l’Histoire. Votre poésie a du sang sur les mots, quand elle est le jouet des rêveries infantiles de quelques inconscients, et qu’elle cautionne la terreur – fût-ce par omission, en ne la dénonçant pas lorsqu’elle provient de votre camp. Et pendant que vos faiseurs de phrases alignent leurs espoirs, d’autres tâchent de faire vivre ce monde-là en luttant avec des choses aussi prosaïques que l’inflation ou la tenue d’une entreprise. Mais c’est les premiers que vous encensez et l’entrepreneur que vous méprisez. Platon le savait déjà : le peuple préfère le marchand de bonbons au diététicien. Il a fallu quelques mésaventures au Quijote pour mûrir, combien de décennies encore pour que vous grandissiez un peu ? Sommes-nous éternellement condamnés à ce que chaque nouvelle génération aille s’écraser comme le flux successif des vagues sur le rocher des réalités ?

— Mais Juan, à la fin, il faut bien s’engager pour le faible, pour celui qui est mal né, du mauvais côté de l’échelle sociale, qui a les pieds dans la boue et les larmes, et …

— Pourquoi veux-tu que je m’engage pour le faible, Jean ? Au fond, c’est triste à dire, mais une victime, le plus souvent, tu sais, ce n’est jamais qu’un bourreau pris dans un état d’impuissance provisoire. Ceux qui ont réussi à monter l’échelle font comme leurs prédécesseurs : ils scient les barreaux qui permettent de monter jusqu’à eux. C’est quoi un riche, Jean ? Un pauvre qui a réussi à s’échapper de la tourbe et se bat pour rester à sa place, immobilisme que défendront ses descendants tant qu’ils peuvent. Une fois installés, comme cela s’est passé en URSS, comme cela se passe à Cuba, comme cela se passe partout, les nouveaux détenteurs du pouvoir deviennent des bourreaux à leur tour. Les grands lendemains de la Révolution accouchent toujours d’un monstre. Tu pourras, si tu t’engages, jouer au puriste et passer dans la dissidence au nom d’une utopie irréalisée ou devenir à ton tour complice d’une nouvelle élite qui aura pris la place de l’autre. Je sais bien que la situation est mauvaise pour la plupart des Chiliens, je comprends d’une certaine façon l’envie de changement mais seul le système de marché peut leur donner un espoir, tout simplement parce que c’est le seul qui fonctionne.

— Tu vois bien qu’Allende n’est pas un théoricien de la violence mais un modéré qui veut aider le pays à faire des réformes profondes sans mener à la guerre civile ? Ne peux-tu pas faire confiance au gouvernement de l’Unité Populaire au moins tant que les modérés sont à sa tête ?

Disant ceci Jean sent bien que deux personnes parlent en lui. Le Jean de septembre qui venait attiré par la révolution pacifique, et celui qui incline à penser qu’Allende ne fait que perdre du temps, ce qui serait une tactique temporisatrice jouable s’il n’y avait que quelques mois avant les prochaines élections, mais trois ans… Il écoute Juan continuer avec la conscience de cette sincère duplicité qui est la sienne en ce moment.

— Allende veut faire le socialisme au Chili, et le socialisme c’est la ruine avec beaucoup d’anthropophagie pendant la longue agonie. Tu ne vois pas qu’Allende est la grande marionnette de l’histoire ? Le MIR et les Cubains s’en servent comme homme de paille espérant qu’il réveille les consciences de « classe », pendant qu’eux-mêmes radicalisent le peuple, prêts à passer aux choses sérieuses, au plat principal là où le bon vivant de la Moneda ne sert que l’apéro. La droite n’attend qu’un prétexte pour s’en débarrasser, alors qu’une certaine frange de l’Armée et les connards de Patrie et Liberté rêvent, comme l’ultragauche, d’une guerre civile leur permettant de nettoyer le pays de leurs adversaires. Allende c’est le feu d’artifice qui ouvre les festivités, et celles-ci sont des danses macabres où aucun des acteurs n’est meilleur que l’autre ! Allende c’est Pandore qui va ouvrir la boite de la violence. Si tu es venu faire la révolution par la voie pacifique retourne en France, peut-être qu’avec Mitterrand c’est possible s’il arrive à se faire élire…

— Tu penses que c’est fichu ici ?

— Oui. Du moins pour l’instauration du socialisme sans violence. Ou alors le pays revient au réformisme en mettant la DC au centre de la vie politique.

— Ton alternative ne me convient pas, je veux croire que la révolution, c’est-à-dire le changement radical, pacifique, sans en passer par le sang, est possible !

L’utilisation du verbe vouloir n’était pas des plus heureuses de la part de Jean. S’ils n’avaient pas été amis d’enfance, qui sait si sous le professeur de philosophie poli et éduqué qu’est Juan, ne se cache pas un barbare prêt à lancer l’assiette entière ?

— Tu VEUX croire ? Mais pendant que tu veux croire, tout ce que vous faites est dangereux ! Tu t’en rends compte, poète de quatre ans et demi ?

— Laisse-nous tenter, tu ne peux pas légitimement nous empêcher d’essayer de passer par cette voie, même si elle est ardue !

— Mais tentez toutes les conneries que vous voulez, si ça vous chante ! Tuez-vous tous dans vos expérimentations débiles, à part pour toi et quelques amis ça me laissera de marbre. Mais là, vos imbécillités, ça nous entraine tous derrière vous !

Jean a peu envie de connaître le monstre qui se cache sous le masque de son ami, tient à ses vêtements et désamorce la discussion :

— Bon écoute, Juan, ça suffit ! Parlons de femmes et de spéculations philosophiques éthérées puisque nous ne sommes pas d’accord sur la politique.— En temps normal, oui, il ne faudrait pas parler politique, mais c’est votre force : vous nous mêlez à vos histoires…

— Non, non, regarde : je te propose d’oublier tout le contexte politique.

— Bien. Pardon si je m’emporte. Mais contrairement à toi j’ai connu le Chili avant Allende, pas longtemps, un an, mais quand même assez pour me désoler de ce que le pays est devenu… Soit, parlons d’autre chose.

Le visage de Juan se détend en un clin d’œil, comme pour montrer sourdement à son ami qu’en matière de duplicité il sait aussi se défendre.

— Alors tu te retournes discrètement — dit-il d’un coup — pendant que je regarde ailleurs, et tu contemples furtivement la belle jeune fille aux cheveux longs et au teint mat qui est dans ton dos.

Jean, faisant mine de ramasser quelque chose derrière lui, jette donc un coup d’œil à la jeune femme en question.

— Cette petite jeune-fille semble agacée que je la dévisage, comme tous les autres hommes, puisqu’elle est très belle, alors que depuis tout à l’heure il m’est impossible de me détacher de sa beauté ! Petite étoile irradiante, avec des yeux éblouissants d’un noir sans fond…. J’aimerais beaucoup être original en ce moment mais je suis esthète et il m’est, dans ce cas-là, impossible d’être l’un ou l’autre. C’est vrai que je la regarde sans pudeur, même lorsque je m’emporte quand tu m’agaces, mais avec une franchise qui, j’espère, ne laisse transparaître qu’un éloge, sans rien de trop insistant ni de déplacé. Je remarque surtout qu’elle n’est pas d’une beauté d’été, de celles qu’on ne regarde que pour la plastique de leur corps et qu’on ne verrait même pas en hiver sous un gros pull. Non, elle est d’une vraie beauté toutes saisons, et probablement une femme intéressante. Jean, nous ne pouvons pas la laisser partir, l’un de nous doit tenter de la connaître. Je suis le premier à l’avoir vu, mais je te propose de régler notre différend politique en lui demandant de quel bord elle est.

— Si elle est de gauche, il me revient de tenter la séduire ?

— De gauche, d’extrême-gauche ou d’extrême-droite, puisque tout ça se ressemble beaucoup. Si elle est conservatrice je te la laisse, je ne suis pas fan. Démocrate-chrétienne pareil, trop proche de la gauche…

— Bref, hormis libérale, soit 0,5% de chance, la tâche me revient ?

— Reste à mettre au point le plan.

— Je suis en couple, cependant.

— Mince. C’est non négociable ? Je serai muet comme un carpe diem.

— Non, non, vas-y toi.

— C’est dommage pour toi…

— Tu savais que j’étais en couple ! Idiot !

— Tu aurais pu l’oublier un moment, conquis par ses regards.

— Que je ne vois pas puisque je suis dos à elle…

— Et moi je ne vois que ses yeux ! Retourne-toi encore ! Admire !

— Non, non merci. Va.

Reste à savoir si une femme-yeux est moins farouche qu’une femme-bouche, cher Juan.4

Notes

  1. Piqure de rappel : Corvalán dirige le PC et Altamirano le PS. Si vous ne vous souvenez plus de la scission du MAPU, vous avez Alzheimer puisque ça se passe en 1. IX §2 (ou alors vous lisez avec de nombreuses pauses entre chaque lecture ; ou vous lisez en ouvrant n’importe quelle page et ce n’est pas très rationnel !) [Note du narrateur omniscient]
  2. C’est bien le problème des hommes, ils ont la mémoire trop courte. Ou ils la coupent où ils veulent. 1. II §4 ne vous dit rien ? [Note de Juan]
  3. Ah si, je comprends : de « marxiste » Juan revient à la réification et à la reconnaissance, thèmes hégéliens repris et retravaillés par le jeune Marx, puis de là retourne à la question initiale de l’humanisme. [Note du narrateur omniscient envoyé dans ce livre pour être fait lecteur, comme vous]
  4. Mais de quoi je me mêle, narrateur ! Et vous avez ri, vous ! Faut-il toujours que les hommes se servent des secrets qu’ils savent au détriment des autres… [Note de Juan]

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