En définitive, la révolution chilienne dépendra du cuivre, du charbon et de l’acier mais aussi de l’éducation, des livres, de la science, du théâtre, de la musique. Nous devons être capables de dépasser l’économie capitaliste et sortir le pays du sous-développement et nous devons être capables aussi de créer une nouvelle culture supérieure à celle de la bourgeoise et celle des impérialistes.

Carlos Maldonado, « Nous devons être capables aussi de créer une nouvelle culture ».

§31. Le problème de l’Ecole Nationale Unifiée – que veut faire passer le gouvernement et qui fait régulièrement débat depuis un petit mois maintenant – n’est pas tant inquiétant du fait de la réforme en elle-même, que pour tout ce qui l’environne et la dépasse. Et ça tout le monde l’a compris. C’est un peu comme ce que je disais pour les bourgeoises qui tapent sur leur casserole de marque alors que leurs réfrigérateurs sont encore pleins1 : lorsque vous êtes lancés à pleine vitesse sur un mur, vous savez très bien que celui qui est en train de vous expliquer que temps que l’impact n’a pas lieu il n’y a pas raison de penser qu’il va se produire. Vous, qui connaissez les lois de la physique, vous savez très bien que vous allez terminer les dents cassées malgré les excuses plus ou moins hypocrites du charlatan qui vous assurait que tout irait bien. Non pas qu’il y ait une physique sociale de même nature que la physique des physiciens, mais enfin, tant que l’homme est homme, et si les Chiliens sont humains, on aura beau nous raconter des contes exotiques sur l’incommensurabilité des cultures, aux mêmes délires les mêmes conséquences, que les expérimentés soient Russes, Chinois, Cubains, Inuit, Chiliens ou Trobriandais.

En plus de ne pas être inquiétant à court terme, je dirais presque que de faire voler quelques plumes dans le poulailler de l’Eglise Catholique, qui y voit une perte de sa mainmise sur l’éducation au profit de l’Etat, Charybde versus Scylla, sur certains aspects ce projet m’amuse.

Le problème de fond c’est que les marxistes ont un projet à long terme de conscientisation de la jeunesse pour en faire des bataillons de bons décérébrés rouges acquis à leur cause qu’on appellera avec un rien de ridicule : l’Homme Nouveau. Le vrai. Celui que vous cherchiez partout, le voilà, il sera au Chili. Moins bien loti génétiquement que l’Aryen (quoique qu’on puisse trouver dans le sud quelques génomes importés d’Outre-Rhin intéressants à reproduire), plus dévoué que Stakhanov, plus docile que le Chinois, et, espérons-le, plus difficile à tuer que Che Guevara. Et cette éducation, évidemment, c’est le sens de l’Unification du sigle, pour tous, quelles que soient vos croyances et vos opinions. Il ne s’agit pas de servir de tuteur idéologique aux enfants de ceux qui n’ont pas les outils intellectuels pour comprendre la fausseté de ce ramassis de fausses évidences et de théories tordues qu’est le socialisme, mais à tous, puisqu’évidemment l’Etat sait toujours mieux que vous ce qui est bon pour votre progéniture. Ce qui n’empêche pas les pédagogues et autres spécialistes de l’éducation de ne pas être d’accord entre eux, mais enfin, malgré leurs querelles, leurs modes, leurs voltefaces, ils savent, et pas vous ! Et si vous leur faites remarquer que, peut-être… Non, non, non, tout d’un coup ils font corps contre l’ennemi commun (d’ailleurs ils vous aiment bien pour leur permettre de refaire l’unité sur votre dos) et vous tombent dessus ; vous n’êtes qu’un mal pensant, un grognon, un réac. S’ils vous traitent de fasciste, c’est fini pour vous, vous êtes socialement grillé.

Il y a bien plus que quelques erreurs de phraséologie dans le programme. Et les gentilles contorsions de Tapia [actuel ministre de l’éducation – NdN] pour faire comprendre qu’il ne faut pas s’arrêter à la lettre mais à l’esprit général du texte, ne valent rien puisque savoir que les politiques, qui ont accepté un texte pondu par leurs services, n’ont pas été capables de réfréner les idéologues désirant mettre ces termes très explicitement polémiques, montre à l’évidence qu’ils ne sauront pas les freiner non plus lorsqu’il faudra passer à la prochaine étape.

Donc il vaut mieux soigner la plaie lorsqu’elle encore petite, quitte à parler d’intervention chirurgicale lorsque l’infection n’est pas si catastrophique, que de laisser s’accroitre le mal. Pour moi qui ai des positions plus conservatrices sur l’éducation, les idéologues socialistes sont de toute façon des adversaires directs, dès qu’ils veulent m’obliger à suivre leur lubie du moment. Qu’ils fassent de l’expérimentation sur les parents volontaires : grand bien leur fasse ; même si je plains leurs cobayes. Ce pourrait même être très intéressant de comparer les modèles. Mais qu’ils l’imposent à tous, c’est autre chose. Quelque chose d’intolérable.

Personnellement, je n’ai aucune envie de jouer au professeur-camarade qui se pense au même niveau que ses camarades plus jeunes (on ne peut même plus parler d’élèves puisqu’il faut soi-même être plus élevé pour pouvoir élever quelqu’un), ni leur apprendre la philosophie au milieu de deux représentations théâtrales spontanées et créatrices ponctuées de bricolagescitoyens solidaires. Pour moi, il faut écouter le professeur comme le soldat écoute un général. Il y a plus à perdre à discuter la tactique et dérouter l’armée, que de suivre, uni, un choix mal avisé mais non complètement absurde. Au contraire, un bon professeur sera celui qui est maudit quelques années encore après ses leçons, et remercié secrètement durant le reste de la vie par son élève. Excelle celui qui saura se faire aimer tout de suite, pendant que l’autre reste maudit. Le premier substituera à la pente de la nullité, la contrainte de se réaliser en tant qu’homme intelligent. Le second saura rendre agréable jusqu’à l’effort, il est rampe de lancement.

Et si l’homme n’est lancé qu’au tiers de sa vie, pendant cette première période il doit se taire, emmagasiner de l’expérience, connaître des situations différentes, murir, se construire sa vie à lui, sa carrière, sa famille (il n’y a rien de plus agaçant que ces jeunes idiots fanatisés mais aguerris aux techniques de rhétoriques politiques qu’on oppose à des vraisadultes) ; il faut lui interdire toute prétention politique. Ensuite, vers 30 ans, il devrait pouvoir voter, prendre part à la vie publique, commencer à défendre des idées qui ont germé en lui depuis des années, se sont affinées, éventuellement se sont modifiées déjà. Le deuxième tiers de sa vie est donc tourné vers l’extérieur, il participe, il agit, et puis, vieillissant, passé dans le troisième tiers, il assure la continuité auprès des plus jeunes, épaule les individus passés dans le deuxième tiers, celui de la maturité, et ainsi chaque génération joue son rôle dans le maillon historique d’une société.

Et pendant que je dessine mes propres plans sociétaux, actuellement utopiques, la jeunesse défile sous les fenêtres de l’Université. Ils sautent, ils chantent, ils sont nombreux, qu’ils soient pour ou contre, leurs slogans divergent mais ils se ressemblent tant !

J’observe un peu mieux : ceux-là sont pour l’UP. Je veux bien comprendre cette frange de la jeunesse qui marche en ce moment, en quête d’espoir, d’honneur, de reconnaissance, qui n’a rien à perdre à tenter le changement, même si elle se leurre. Et quand bien même tous ces enfants des bas quartiers seraient-ils conscients de l’impasse, n’ont-ils pas quelque chose à gagner dans le court terme, ne serait-ce que l’orgueil d’avoir crié leur existence à la face des puissants ? C’est bien pour eux qu’est faite l’ENU, mais bien sûr il faut que les idéologues fourrent leur nez dans n’importe quelle idée et se mouchent dedans. Adieu, déjà, réforme avortée (il n’y a pas grand risque à anticiper sa chute) ; « Homme Nouveau » de la révolution socialiste, si tu savais, peut-être est-ce contre tes leaders que tu retournerais ta petite colère naïve…

Note

  1. Souvenez-vous, il y a 7 mois maintenant, en 1. II §1.

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