§32. Je ne sais plus comment je me suis retrouvé dans ce groupe lors d’une soirée avec des gens de la COnfédération DEmocratique. Sans doute que j’avais aperçu la petite Camila, la jeune fille que j’avais repérée de loin la dernière fois et dont j’ai appris le prénom, l’âge et la fonction au sein du Parti Démocrate Chrétien. L’âge devrait me faire fuir, mais la preuve que non : je me suis rapproché. Et elle doit désormais être dans mon dos, ou partie, je suis embêté je ne peux vérifier pendant que deux hommes parlent du disque de chansons engagées, pour ne pas dire partisanes (mais on ne dit pas « partisans » pour les disques de la DICAP, alors pourquoi faire des traitements différents ?, « engagées » donc), lancé par la DC en janvier dernier, et qui ne fait pas l’unanimité :

— Je trouve personnellement que nous n’avons pas à faire la même chose qu’eux. L’art de propagande n’a d’art que le nom. L’art, comme la philosophie ou la religion, doit s’élever loin des modes du monde, et élever avec elle les individus.

— Idéalement vous avez raison, mais il faut toujours simplifier, réduire, appauvrir pour que les gens les plus simples soient pris au piège comme dans un filet. Si l’art déplait, que l’art soit populaire et bas, si la musique est trop élitiste, aplatissez-là, rendez-là prévisible, dominable, jusqu’à satisfaire le grand public. Une fois les gens dans les musées, dans la rue en train de fredonner des chansons, les voilà à notre portée, nous pouvons tirer, doucement, tout doucement vers le haut.

— C’est idiot. Une fois par terre l’art ne se relève pas. Si les gens sont habitués à manger de la boue, ils ne peuvent plus s’en passer, son goût fait alors partie de la cuisine traditionnelle, comme une eau pure imprégnée d’une infusion nauséabonde. Au contraire, il faut le maintenir au firmament et ne pas relâcher la bride, sans quoi tout est perdu !

— Cela ne ferait qu’amplifier le décalage entre deux mondes qui ne pourraient plus se comprendre… et si nous leur laissons l’art populaire nous leur laissons le monopole d’une arme trop forte.

Je n’arrive toujours pas à trouver de prétexte pour me retourner et suivre du regard celle que je préférerais voir plutôt que mes trois compères (un est muet ici, comme moi, mais lui est de l’autre côté, avec vue sur Camila ; peut-être la regarde-t-il et se tait-il puisque trop occupé à l’admirer ?)

— Mais les gens sans culture n’ont pas besoin de comprendre les hautes considérations, il leur suffit de faire confiance à ceux qui optent pour eux !

— Et en vertu de quelle assurance, de quelle autorité en matière d’art – admettant la bienveillance de l’élite envers ceux qu’elle dirige (point qui mériterait à lui seul qu’on s’y arrête !) –, la masse se confiera-t-elle sans réflexion ?

Je me suis rapproché de mon voisin de gauche en espérant qu’il se sente gêné et se mette à se rapprocher à son tour de son voisin, jusqu’à de proche en proche cela revienne jusqu’à moi, et que peu à peu notre cercle opère un demi-tour. C’est un peu idiot car il faudrait encore dix conversations pour y arriver, mais c’est tout ce que j’ai trouvé. Pendant ce temps les compères continuent :

— S’il est question de la vérité, en art, mais comme sur plein d’autres sujets, je doute qu’il y en ait une. La question est d’arriver à une unité, de goût, de mœurs, de choix politiques, qui offre la stabilité à une société. Nous avons besoin d’un art officiel comme d’un langage commun, et de quelques iconoclastes qu’on commencera par condamner puis par appeler « génies », qui viennent le contester, mais à la marge seulement, pour le faire évoluer lentement. Ceci est aussi vrai pour la religion et nous avons le Pape pour assurer l’unité des fidèles. Partout nous avons besoin d’unité. Enfin la politique n’y échappe pas. Art, religion et politique peuvent-ils vraiment être discernés de toute façon ?

— Néanmoins — rajouté-je pour pouvoir me tourner vers mon voisin de droite, profitant de l’espace laissé sur ma droite en m’étant serré vers la gauche et opérer un quart de tour, quitte à tourner le dos à celui de gauche — en matière d’art, un art populaire peut exister en même temps qu’un art élitiste. Il suffit de laisser faire le marché et de désengager l’Etat de cette question. L’art populaire, sinon populiste, sera rentable et deviendra une industrie, et l’art élitiste n’a pas vocation à être produit par de nombreux professionnels. Certains plus connus pourront en vivre et pour les autres il est bon qu’ils restent amateurs ou semi-professionnels. On est artiste par démarche, parce qu’on a quelque chose qui doit sortir de soi, et qu’importe que cela plaise, soit reconnu, vende, et quand la source se tarit on arrête. Des artistes professionnels, fonctionnarisés : quelle horreur !

Celui qui défendait l’unité en art, religion et politique reprend la parole. Je n’attendai que ça pour libérer mon regard et me tourner un peu plus du côté où devrait se trouver Camila.

— Néanmoins une société sans art est une société froide et déprimante. Et le grand art, les orchestres, les opéras, demandent un financement public… Imaginez que vous n’ayez plus de tels financements vous n’auriez que quelques grandes productions classiques rentables, toujours les mêmes puisque les producteurs n’oseraient prendre des risques, et des Víctor Jara avec une guitare et rien d’autre pour la musique populaire.

L’autre lui répond, et j’ai tout le loisir maintenant de la chercher du regard dans la salle, puisque de toute façon je ne sais pas trop où va cette discussion (est-ce dans le contrat tacite d’une discussion d’arriver quelque part ? – à part chez Platon et quelques autres, je veux dire chez les vraies personnes…).

— Si nous schématisons bien sûr, un Víctor Jara peut néanmoins se faire connaître, gagner assez d’argent pour se payer un groupe avec lui, puis au sommet de sa gloire gagner la confiance des producteurs pour financer son nouvel opéra, ou toute autre œuvre d’un niveau plus grand que les simples chansons par lesquelles il a commencé.

— Non, des Víctor Jara ne sauront que faire des chansonnettes qui flattent le peuple et ne seront jamais des Mozart, et s’il faut faire perdre dix ans à un Mozart à écrire de telles choses avant de pouvoir livrer des opéras ce serait du gâchis. Croyez-moi, il vaut mieux un art public.

Je ne suis absolument pas d’accord mais plutôt que d’en découdre, je m’empresse de m’excuser et d’aller rejoindre la jeune fille que je vois seule près du buffet en train d’attendre d’être servie. Il n’y a pas d’hommes plus séduisants que d’autres, il y en a qui ont des priorités, et parmi ceux-là certains qui savent sauter sur l’occasion lorsqu’elle lui fait des clins d’œil. Je n’aime pas décevoir les occasions lorsqu’elles se donnent du mal pour moi, et qu’importe qu’un homme se trompe sur un sujet de discussion, ça ne fera jamais qu’un de plus. En matière de femme aucune de celles qui nous attirent et valent le coup ne sont qu’une de plus, il faut savoir les cueillir quand elles sont mûres sous peine de mourir affamé.

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