§1. Au Chili l’opposition a décidé de ne pas laisser la rue au gouvernement, et pour ce, les femmes sont aussi de la partie, qui vont s’afficher en tapant sur des casseroles vides pour bien rendre visible leurs problèmes d’approvisionnements, produisant le plus grand tintamarre qu’elles peuvent, en fin d’après-midi, dès 18h de ce mardi, sur l’Alameda.1

Bien habillées, parfumées, coiffées, les voilà frappant des ustensiles de cuisine qu’elles n’utilisent pas souvent et parfois de marques que les pauvres ne peuvent même pas imaginer s’acheter, alors de là à espérer les remplir… Elles défilent, et ce même si les réfrigérateurs des beaux quartiers, les leurs, ne sont pas si vides que cela. C’est certes plus compliqué qu’avant, mais grâce au marché noir2 qui réussit à sortir les marchandises du système dirigiste qu’essaye de mettre en place le ministère de l’économie, on peut, en se débrouillant, avoir le nécessaire. Et un peu plus. Elles n’ont cependant pas tort, car si elles et leur famille mangent sans trop se serrer la ceinture, les familles de classe moyenne3 et encore plus, de manière totalement contraire à ce que voulait l’UP, les familles modestes, sont les grandes perdantes de cette tentative d’instauration du socialisme. Le contrôle idéologique des prix, appliqué depuis quelques mois, est une absurdité4 qui génère évidemment son lot de conséquences négatives quoique rationnelles (et surtout très prévisibles… n’en déplaise aux apprentis-sorciers) : les individus ont du bon sens, ils revendent à l’étranger des articles achetés à petits prix artificiels, ils sortent des denrées du système officiel, cachent ce qu’ils peuvent comme naguère les Français sous les fagots lorsque la pression fiscale devenait exagérément tyrannique… ; toutes les tentatives de corrections de cette absurdité première génèrent plus d’effets pervers5 qu’elles n’en résolvent ; vous avez donc pour une correction deux problèmes pratiques qu’il faut régler avec deux nouvelles mesures à trouver (mais en matière d’invention le socialisme est une mine plus productive que toute l’activité cuprifère chilienne !) que devront faire appliquer de nouveaux fonctionnaires6, ce qui offre du travail à beaucoup de gens qui, au fond, trouvent ça très bien. Jusqu’à ce que tout le monde ait faim – car un système occupé à se réparer lui-même via d’ingénieux bricolages ne produit pas grand-chose – et estime que le régime de caserne n’est pas si idyllique que ça… De sorte que, pour revenir à nos mères de famille, bien que de mauvaise foi à court terme, la vision à long terme qui sous-tend leur promenade plus bruyante que d’habitude, est tout à fait justifiée, et concerne le pays entier, pas seulement leurs privilèges ; qui existent. Mais des deux Chilis en présence, l’un propose une société où les uns mangent à peine pendant qu’une minorité s’engraisse, et un autre où une ultraminorité vit sur le dos de tous (mais pour leur bien, évidemment !), lorsque tous les autres finissent par n’avoir le choix que de s’entredévorer.

Envoyer les femmes dans la rue n’est pas nouveau ici. Il y a quelques mois, le 2 décembre 1971, le procédé avait été testé avec succès et reconduit. Contrairement à leurs maris, les femmes donnent un aspect plus doux aux grèves, illusions un peu bébêtes puisqu’il n’y a qu’à s’arrêter voir les querelles féminines dans les queues devant les magasins, pour se rendre compte que l’agressivité ne fait pas de différence entre les sexes et demeure, elle aussi, la chose la plus partagée au monde lorsque la raison fait défaut et qu’elle est mise à rude épreuve. Ce qu’a bien compris la sagesse chilienne en en faisant sa devise : « par la Raison ou par la Force ». Ou du moins est-ce ainsi que je comprends cette phrase étonnante… Enfin, les femmes donnent un ton moins évidemment politique aux manifestations, quelque chose comme : on n’est pas des idéologues, on a une famille à nourrir, on est juste pragmatiques…

Depuis l’Université, où était dressée l’estrade attendant les orateurs, jusqu’à la Plaza Italia, je rencontre une partie de tous ces gens venus par centaines de milliers défiler contre le gouvernement. « Tous » car il n’y a pas que les femmes, si je regarde bien : autour des mères de famille et de leurs filles, il y a quand même des hommes. Des armés, qui les protègent, et montrent leurs muscles, leurs chaînes, leurs matraques, sous-entendant bien qu’ils n’ont pas peur des armes à feu et qu’ils sont un peu comme l’étape suivante si les femmes ne sont pas entendues. La vitrine légale de Patrie et Liberté. Des démocrates aussi, qui soulignent les risques de totalitarisme larvé que ferait courir la nationalisation de la Papelera7, qui rappellent l’inflation galopante8 (résultat direct de la politique économique de l’UP), demandent au gouvernement de partir et défendent nos libertés. Ici le cercueil de l’Unité Populaire passe de main en main jusqu’à arriver à la tribune, là c’est l’hymne national qui retentit, pendant qu’Allende est conspué.

Je pourrais être d’accord avec la plupart des pétitions et des diagnostics que je croise ou entends, mais je n’ai aucune envie de me rajouter à cette foule. Personnellement, je ne suis pas très chaud pour aller faire le mariole sur le pavé, et je laisserais volontiers ce monopole aux agitateurs stériles. Je ne vois pas trop l’intérêt de ces grandes manifestations de toute façon : 100 000 volailles qui caquètent ça ne fait jamais que 100 000 volailles qui caquètent, et, même si ça leur fait plaisir de se compter, on n’a pas avec tout ça l’ombre d’une assiette remplie. Je préfère une seule bonne poule bien rôtie que l’on déguste avec plaisir. Je m’en vais la retrouver.

Notes

  1. Certains lecteurs verront d’un mauvais œil ces noms propres, ils considéreront que toutes ces précisions frisent la pédanterie ou la préciosité d’historien, et pourtant. N’avez-vous pas, lecteurs, fantasmé des villes russes, norvégiennes ou baltiques en y suivant des personnages de fiction, au point de penser qu’il serait sûrement déceptif de les voir en vrai ? N’avez-vous pas tant rêvé ces villes que vous n’irez probablement jamais voir, étant atteint, parce que vous êtes une personne raffinée, d’une maladie de la peau rare mais finalement assez compréhensible qui vous empêche d’aller dans un endroit où il fait moins de 20 degrés, vous répétant des noms d’endroits inconnus, géographie chimérique, presque aussi fictifs que les romans en question ? Vous aussi, dans cette société où nous pouvons tout voir et tout entendre en trois clics, passez-vous des cartes, des photos, des vidéos, rêvez Santiago et son pays grâce à ces simples noms, et faites-vous-en une ville qui n’appartient qu’à vous. Ou bien faites l’inverse. Gavez-vous de tous les détails glanables sur Internet si vous voulez, mais venez chercher sur place tout ce qui n’aura pas pu être mis dans ces pages et que nul ne pourra vivre par procuration pour vous. Goûtez, sentez, touchez. Suivez les traces de ce Chili de 1972-1973 partiellement recouvert par des strates d’époques plus récentes, les indices effacés de ces évènements. A quelle place de la Bibliothèque Nationale, Juan (le personnage qui est en train de parler dans la page, plus haut) était-il assis ? Etait-ce cette cabane de Valparaíso qui fut symboliquement choisie pour être celle de Jean et Natalia ? Qui de ces ombres a déjà bu ce café, ce vin rouge, ce pisco sour sur cette terrasse ? A-t-on vu « s’ouvrir les grandes avenues » où devait passer « l’homme libre », ou quelqu’un est-il encore là à en chercher la clef, à côté des passants, sans qu’on sache ce qu’il attend ? On gagne tant à se perdre, à laisser s’ouvrir sous ses pieds quelques savantes mises en abîmes. L’ombre des fantômes laisse toujours des traces invisibles, que seuls ceux qui savent voir en profondeur pourront percevoir ; laissez les touristes mourir à petit feu derrière leurs souvenirs technologiques déjà morts. Laissez-vous emporter, où vous voulez, par un nom… et apprenez même que l’Alameda ne s’appelle plus Alameda depuis des décennies mais que les Chiliens continuent de l’appeler ainsi par tradition. Des fantômes, des fantômes, toujours des fantômes… qu’on invoque en les nommant.
  2. Le marché noir existait avant la politique économique de l’Unité Populaire, évidemment, mais était très marginal : « Ce marché parallèle ou illégal atteint de tels niveaux, qu’il est certain que ce trafic impliquait un niveau d’organisation qui ne peut s’expliquer simplement par la spéculation individuelle, puisqu’il fallait non seulement avoir accès à des sources d’approvisionnement à grande échelle, un réseau de transport et de stockage. » [Israel Zipper 2006, 214].
  3. « A la fin de 1972, un nombre croissant de familles appartenant à la classe moyenne basse commença à voir une perte de son niveau de vie, [à cause] du marché noir ; ce fut peut-être le groupe le plus affecté d’un point de vue économique, et en termes politiques, il eut tendance à en accuser le gouvernement » [Israel Zipper 2006, 213].
  4. <« La politique consistant à maintenir les prix [de leurs produits] à un niveau artificiellement bas, eut pour conséquences pour les entreprises ayant rejoint l’Aire [de Propriété] Sociale [ou nationalisées], [alors qu’elles] avaient été très rentables dans les mains du privé, vendaient désormais à perte. Dans le secteur privé, le gouvernement avait imposé de stricts contrôles des prix, avec pour argument que la réduction des marges serait compensée par la hausse des ventes. [Israel Zipper 2006, 202] Les prix que stipulaient les entrepreneurs étaient contrôlés de forme administrative, de sorte qu’ils résistaient aux politiques du gouvernement, et pour défendre leurs bénéfices ou même seulement pour la survie économique de leur entreprise, ils exerçaient des pressions sur les prix du marché, ce qui aussi contribuait à une hausse généralisée [des prix]. Pour le dire autrement, le contrôle politique des prix cherchait à arrêter l’ascenseur, mais les prix se libéraient en montant par les escaliers [Id., 206].
  5. Nous soupçonnons fortement Raymond Boudon d’avoir volé le concept à Juan. Celui-ci ayant des affinités avec ce penseur et étant plus honoré d’avoir servi les sciences humaines par cet emprunt que fâché d’avoir perdu la paternité de cette formule (on comprendra rapidement qu’aimant penser comme il fait l’amour, laisser trainer spermatozoïdes et idées sans les faire féconder, participe d’un même caractère), il ne lui en veut aucunement. Paix à l’âme de Raymond Boudon, pour peu que les hommes en aient une, et nos condoléances à la famille du défunt.
  6. La baisse du taux de chômage pendant l’Unité populaire, passant de 6,3% à 3,5 en 1972, était due en grande partie à l’embauche d’employés dans les agences gouvernementales du pays, dans les entreprises étatisées et dans les universités. Le personnel de la CORFO passa, par exemple, de 600 à 8000 personnes durant le gouvernement Allende [Medina 2013, 159n303 et 289n579 ; Salinas]. Cf. aussi Fontaine Talavera et González Pino 1997, 1:329-331.
  7. La « Papelera » est de loin la plus importante entreprise (privée) à produire du papier-journal dans le pays. Le projet de nationalisation (en devenant actionnaire majoritaire via le rachat d’actions) [Kalfon 1998, 80] de cette entreprise-clef – possédée par la famille de l’ancien président conservateur Alessandri [Angeles Crummett, 106n9] –, fait ainsi craindre à l’opposition un pas important vers le contrôle des medias, et un grand saut vers le totalitarisme. C’est tellement présent dans les esprits que même nos étrangers s’en inquiétaient en 1. I §4.
  8. « Après de s’être vue réduite de 34,9% à 22,1% en 1971, l’inflation devint hors de contrôle durant l’année 1972, montant jusqu’à 163,4%. […] Tant pour les économistes libéraux que conservateurs, le problème de l’inflation était devenu si grave qu’il ne pourrait se solutionner qu’au prix d’une hausse sévère du chômage (un prix politique que le gouvernement n’était pas préparé à payer) ou d’une augmentation massive de la dette externe (qui aurait été probablement [acceptée en contrepartie] d’un programme d’austérité demandé par le Fond Monétaire International, ce qui, dans la pratique, impliquait la fin de tout changement révolutionnaire). Il se trouvait une troisième alternative qui ne pouvait non plus mettre en place le gouvernement, puisqu’il dépendait de la résolution préalable du problème du pouvoir : la planification socialiste. » [Israel Zipper 2006, 202]

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