§4. La soirée de vendredi a été houleuse. Rien qu’à l’évocation de Pablo Neruda, qui avait écrit les paroles d’une chanson que devaient chanter Los Fontineros, un groupe folklorique, une partie du public du festival annuel de Viña del Mar s’est mise à siffler pendant toute la performance, pendant que l’autre défendait le poète. Chaos sonore et quelques bagarres. Cette année, la politique a rattrapé la musique. Tito Fernández, pourtant révélation de l’année précédente sur la scène folklorique, n’a pas eu le droit de venir jouer, alors que Los Huesos Quincheros, eux, viendront les cinq jours : rien que la programmation a été une lutte. Cet affrontement musical dépasse aussi le cadre du festival puisque, alors que l’UP a ses maisons de disques et ses chanteurs presque officiels, la DC a sorti à son tour, début janvier, son propre disque d’opposition, Le grand show de l’année 1972, avec des chansons parodiant les Parra, Fernández et Cie. (Il faut néanmoins remarquer qu’ils ne savent que parodier et nous sont inférieurs dans la créativité !)

Il mène le pays à la faillite
Il vaut mieux ne pas parler du cuivre à cette heure
Les gens cuisinent des pierres cuites
Et dire qu’il se prénomme sauveur !
Paroles d’une chanson anti-UP du disque « El Show del año » 1

Il est impossible qu’il en soit différemment de toute façon : comment peut-on chanter les petites romances et les amours mièvres lorsqu’un peuple est en train de se battre pour sa liberté ? Comment peut-on perdre une demi-heure de son temps à regarder les lolos2 et lolas de « Música Libre » se désarticuler sur des rythmes empruntés à la musique gringa, ce qui est d’autant plus scandaleux que c’est diffusé sur une chaine publique ? Il faut dire tout ce dégoût de la futilité capitaliste !

On m’a donné, ainsi qu’à quelques camarades du groupe d’action, certains que je connais de vue, d’autres que je vois pour la première fois, des places pour assister au festival. Aucun signe distinctif ne nous identifie, nous nous sommes juste rencontrés avant les concerts pour nous reconnaître ensuite physiquement. Chacun est venu de son propre chef, comme s’il n’y avait rien entre nous. Nous sommes quinze, j’espère que personne ne m’aura échappé. Aujourd’hui les Quilapayún doivent jouer et on s’attend à une baston générale, puisqu’ils sont de loin les supporters de l’UP les plus politisés. On a parlé d’annuler la performance, d’ailleurs personne ne sait si elle aura lieu mais tout le monde se tient prêt : ça va être chaud. La musique résonne mais j’ai du mal à me prendre à son rythme, je m’échauffe plutôt les muscles, j’essaye de repérer les fils à papa bien habillés. Un camarade est assez près de moi, nous sommes tous d’ailleurs dans le même secteur, pour nous entraider. Je pense que d’un regard, mon plus proche camarade et moi avons repéré notre première cible : un freluquet aux cheveux châtains et portant un très tentant costume blanc. Celui-là nous provoque, ce n’est pas possible !

Lorsque les Quilapayún entrent sur scène ce qui était prévisible a bien lieu : bronca d’une partie du public et applaudissements de l’autre. Les grossièretés fusent. Qui viendrait travailler sur l’usage du sexe dans l’insulte au Chili dans les années 70 y trouverait tout le matériel nécessaire. Et avec chance le freluquet se met à vociférer. Nous nous approchons de lui. Pendant ce temps le chanteur du groupe essaye tant bien que mal de parler au milieu des cris. Il demande la parole. S’arrête. Essaye de reprendre, remercie.

Au bout de quelques minutes de flottement étrange et bruyant, avoir dédié la performance à Violeta Parra, le groupe entonne sa première chanson, “Nuestro cobre”.

Mon camarade, lui, échaudé, débute les hostilités à notre niveau :

— Qu’est-ce t’as, pije ?3

Ça t’ennuie que le peuple ait le droit de chanter dans ton festival bourgeois ?

Autour de nous c’est la cohue. Sans doute que le jeune n’a pas entendu. Pendant que le groupe joue “La batea”, la musique s’entend à peine, noyée dans les cris et les hurlements de soutien ou de rejet. Nous sommes bousculés de part et d’autre, dans ce bouillonnement sur le point d’exploser. Le pije qui n’a cessé de crier son dégoût pour le groupe sur scène, se trouve maintenant tenu au col par mon camarade :

— Lâche-moi, toi !

— Tes parents ont tenu les miens pendant des années, pourquoi je devrais te lâcher ? Il est bien blanc ton costume.

Et, de fait, après une belle mandale dans la figure, lorsque le fils à papa se relève, la blancheur n’est plus qu’un souvenir abstrait. Il se relève. Se défend. La musique s’est arrêtée pendant que les deux se battent. Le présentateur du festival appelle à l’unité du Chili, au pluralisme, évoque « l’orgueil national » du Chili, Pablo Neruda ; je tente de protéger mon camarade de toute attaque par l’arrière ; je pense que personne n’a vu encore que je suis avec lui.

Lorsque “Las ollitas” retentit – une de leur chanson où les Quilapayún décrivent la droite comme une grosse poule accapareuse – je suis moi aussi en train de mettre des coups à un renfort venu en aide à son compère de classe. Les filles hurlent, les types, à défaut de pouvoir montrer qui en a le plus dans le caleçon, essayent d’en mettre le plus dans la gueule du camp opposé. Les Quilapayún continuent de jouer et je ne sais pas de quel côté de la scène le spectacle est le plus étonnant.

Nos types se sont échappés dans la foule, et nous n’avons pas pu les suivre car arrêtés par d’autres bras, nous appelant au calme. Alors nous crions et sifflons, car, après trois chansons seulement, un humoriste ventriloque vient essayer de calmer les esprits, avec son humour totalement libre de toute coloration politique. Mais en vain, car les supporters des Quilapayún voient ce remplacement de dernière minute comme une défaite, comme une trahison des momios organisateurs qui substituent un spectacle lénifiant au fleuron de la chanson engagée. Et le pauvre humoriste se fait siffler tout au long de sa tentative de spectacle.

La douche, dans la cabane que nos chefs ont louée pour nous, un peu plus haut sur la côte, fait du bien. Les muscles sont endoloris, saine fatigue et qu’importe les bleus. Il n’y a pas eu de coup de couteau, pas d’arme à feu, c’est l’essentiel. Nous sommes certes un peu déçus de ne pas avoir réussi à faire taire tous les bourgeois qui hurlaient, mais leur nombre était clairement à leur avantage : nous avons fait ce que nous avons pu. Il est maintenant l’heure de manger, et de délicieuses grillades nous attendent dans la cour pendant que nous sommes joyeux et fiers d’avoir effectué notre besogne. Qui n’est qu’une goutte dans une mer, mais goutte à goutte… et puis j’ai l’impression d’avoir mis la main à la pâte de manière plus évidente qu’avant.

Les grillades ne nous attendent pas en fait, mais sont toujours dans le feu et c’est nous qui les attendons, plutôt. En buvant de la bière pour faire passer la faim, le temps et l’adrénaline. Il règne sur le groupe une douce sérénité, l’accalmie après la clameur de la bataille.

Et ainsi, après quelques commentaires orgueilleux sur les exploits de la nuit, la discussion devient étrangement franche. Peut-être est-ce la fraicheur d’été, un sentiment de survivance un peu exagéré, le fait que le feu de camp éclaire faiblement nos visages, mais il se dit des choses qu’on n’a pas l’habitude d’entendre, sans filtres, brutes comme :

— Moi je pense que nous devrions tuer Allende le pije, et faire de lui un martyr de la révolution, comme le Che !
— Mais qu’est-ce que tu racontes, toi ? Le Che est mort en Bolivie en héros, tué par les impérialistes. De quel martyre tu parles ?
— Et tu crois, toi, que c’était autre chose qu’un suicide d’aller en Bolivie avec si peu d’hommes ? Le Che voulait que nous apprenions à mourir pour la révolution. Il voulait donner son corps et sa vie à la création d’une icône immortelle dont nous pourrions à jamais nous inspirer quand nous-mêmes aurions à lutter et éventuellement à mourir. C’est ça que nous devrions faire avec le Camarade-Président. Écoutez-moi ! Jamais nous ne pourrons changer la société en utilisant les outils du système bourgeois à la solde de l’impérialisme. Nous le savons tous. S’il continue dans la voie qu’il a entamée, Salvador Allende va directement vers le révisionnisme. Et lui-même ne le veut pas, j’en suis sûr. Il nous a aidés à réveiller la conscience populaire, mais ce travail n’est qu’une étape ! Son martyre, quelles que soient les modalités de sa mort, pourrait produire une vague de sympathie pour nous et de colère contre nos ennemis dans le peuple, et peut-être même de tous les amis de notre lutte en dehors du Chili. Regardez où nous en sommes, maintenant : nous avons besoin des Forces Armées pour gouverner ! N’est-ce pas le signe que la première étape de conscientisation est à clore dès maintenant ? Après la grève des patrons et le rassemblement de la réaction dans la CODE, et non pas en 1976. La deuxième phase, c’est tout de suite qu’il faut la provoquer.

— Et c’est toi, Tomás, qui vas tuer le Président, un d’entre nous, un des meilleurs, pour une stratégie idiote sortie de ton cerveau malade ?

— Je n’ai aucune maladie, je suis seulement ferme et décidé ! Nous savons tous que si nous tombons dans une embuscade de Patrie et Liberté, nous risquons notre vie. Nous, nous sommes prêts au sacrifice. Allende doit aussi accepter le sien.

— Ce que tu dis, Tomás, souffre deux contre-exemples évidents : 1) l’assassinat de Schneider4 a mis un coup d’arrêt aux tractations visant à empêcher Allende de devenir Président ; 2) l’assassinat de Pérez Zujovic, a commencé à souder la DC et le PN. Et les magouilles de l’ITT ont aussi fini par se savoir.5

Ce genre de coup foireux me parait absurde.

— Non, il suffit de bien le faire, c’est tout.

Les échanges qui suivent le plan de Tomás partent dans tous les sens. Ce n’est plus une discussion. Ni même vraiment intelligible. Heureusement les viandes arrivent nous clouer le bec. Il faudra dormir, les esprits sont encore échauffés de la bagarre de cette soirée, probablement.

Ce matin, après une nuit très courte puisqu’il fallait rentrer en bus à Santiago où chacun devait commencer sa semaine de travail, c’est un peu la gueule de bois. Comme revenu d’un autre monde, je franchis des masses compactes de jeunes en uniformes d’écolier, d’adultes en costume, et de vieilles en robe qui étaient à la mode il y a cinquante ans, en fait tellement moche qu’on se demande si elles n’étaient pas déjà ringardes lorsqu’elles étaient produites. J’ai pu me changer, mais pas de tête et le gnon que j’ai sur la paupière droite sera donc officiellement une empoignade dans le voisinage entre deux alcooliques que j’ai voulu séparer : rien de plus suspect que les explications soi-disant les plus rassurantes qui ne sont jamais que les plus louches. J’achète le journal, et recherche fébrilement la page « culture » qui parlerait du Festival de Viña del Mar. La soirée de ce lundi est annulée pour calmer les esprits. On parle des bagarres ; je ne suis même pas fier. Enfin, il fallait le faire, ne laisser aucun terrain à l’adversaire. Je ne sais pas si j’irai au rassemblement d’appui au gouvernement populaire au Stade National, à 18h, pour écouter Rafael Agustín Gumucio et le Président de la République…

Bande sonore : Quilapayún, “Las ollitas”

Texte et musique : Sergio Ortega
Sortie en 1973.

Notes

  1. Avec beaucoup de liberté pour les rimes.
  2. Les lolos, sont des jeunes danseurs à la mode – quelque chose comme les Claudettes en France – que l’on pouvait voir dans le programme-phare de l’époque, “Música Libre”, sur le Canal 9, et qui faisaient beaucoup d’émules dans la jeunesse dorée.
  3. Fils à papa, minet, playboy, dandy, gars des beaux quartiers… Cf. Huchon 2010, chap. 5 (« El pije Allende ») qui rappelle le mépris que pouvaient éprouver les Cubains envers Salvador Allende. Et Fidel Castro en premier lieu qui conseillait à ce fanatique des beaux tissus de demander « à Christian Dior de lui tailler sur mesure un costume de guérillero » [Ammar, Vivés et Machover 2005, 122] [Note du narrateur omniscient]
  4. Cf. note en 1. II §5.
  5. Suite aux révélations de Jack Anderson, journaliste étasunien, en 1972, montrant que la compagnie avait financé partis et journaux de (la future) opposition afin d’empêcher d’Allende d’arriver au pouvoir, le gouvernement publia ces documents dans (Sans auteur), [1972] Documentos secretos de la ITT, Santiago de Chile, Editorial Nacional Quimantú, avril 1972.

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