16h20. Juan et Natalia. Teatinos.

Il revient d’un pas décidé, rapidement, en trombe. Et me demande :

— Vous ne l’avez pas localisé, alors ?

— Non, rien. Aucune nouvelle.

— Allez on file vers Yungay, alors. Venez.

Nous descendons ensemble jusqu’à sa voiture, une vraie voiture de frimeur de base, avec tout l’attirail : rouge, décapotable… Je le voyais plus subtil, moins dragueur clinquant qui s’en va séduire des proies faciles, c’est décevant. Il me semblait bien que Jean enjolivait son ami… Les sentiments changent quand même profondément notre façon de voir les gens, les lieux, l’histoire… Nous vivons peut-être chacun dans un monde irrémédiablement différent de ceux des autres, créé par chacun à l’aune de son vécu… Je n’ai que ça à penser pendant qu’il conduit. Il me jette de temps en temps des regards de côté, mais ne m’adresse pas la parole. Que sommes-nous l’un pour l’autre ? Des ennemis ou les amis communs de Jean ? Il semblerait que la première réalité l’emporte sur la deuxième.

— Ne me regardez pas comme ça, Natalia.

— C’est vous qui me regardez.

— Si vous voyez que je vous regarde, il faut que vous regardiez aussi, non ? Gardez un peu votre haine pour les prochains temps. Je ne sais pas si vous êtes un puits sans fond mais il vous en faudra beaucoup, vous savez ? Cela dit, j’espère que vous serez encore là pendant longtemps pour vous rappeler que vous avez vous-mêmes, collectivement je veux dire, pas mal sabordé votre projet…

— Je ne vous hais pas. Je vous suis même reconnaissant d’aider Jean.

— Vous me haïrez. Moi et tous ceux qui sont… opposés, incrédules, ce que vous voulez, enfin qui n’avons pas envie de mourir sous vos mains bienveillantes.

— Combien Nathaniel Davis1 vous paye-t-il pour débiter votre petite ironie digne d’une publicité commerciale ?

— Plus que García et Basov2 réunis peut-être… parce qu’ils n’ont rien à vous donner vu que leurs pays respectifs n’ont rien eux-mêmes, une fois qu’ils ont créé leur GAM national – pas en 276 jours : 275 ! – malgré la scientificité merveilleuse de leurs régimes politiques. Enfin, je vous taquine, mais si vous saviez comme je déteste ces imbéciles documentés que sont mes collègues, qui cachent les trois clichés qui structurent leur pensée sous de la phraséologie pompeuse, leurs contorsions courtisanes, leurs airs affectés, leur cirque d’importants, et comme je serais de votre côté, avec un maquis et un fusil, si j’étais un rien nihiliste… et si vous m’accordiez une chose : après avoir détruit le Chili, vous devriez m’aider à dézinguer les rebelles du 7ème arrondissement parisien. Voilà bien une jungle qui manque de guérilleros valables.

— Ce serait sans doute indécent de nous quereller en ce moment.

— Ça l’est. Alors cessez de me regarder avec ce noir dans les yeux encore plus noir que vos pupilles déjà noires.

— Je ne vous regarde avec aucun air particulier.

— Si, mais vous ne vous en rendez pas compte… Finalement c’est mieux de nous chamailler comme des enfants, plutôt que pour des raisons politiques… Ça nous rend plus humains.

Je détourne mon attention pour voir comment nous avançons dans les rues calmes du centre-ville de Santiago. Nous sommes de toute façon bientôt arrivés. Tant mieux. Il me semble que l’agacement l’emporte sur ma reconnaissance, je ne voudrais pas qu’il se croie supérieur ou se permette des commentaires parce qu’il se sentirait en droit, aujourd’hui, de le faire.

Notes

  1. Pour rappel : ambassadeur des EUA au Chili depuis 1971. [Note de Juan]
  2. Les homologues cubain et soviétique de Davis. [Note de Juan]

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