§13.2. [auteur-narrateur, ajout du 31 juillet 1973] Les convives discutaient avec joie dans l’Ambassade de Cuba, pleine de monde pour fêter, en ce 26 juillet 1973, le vingtième anniversaire de l’attaque de la Caserne de Moncada par les alors rebelles cubains et actuels dirigeants de l’île. Puis un grand silence spontané se produit à l’entrée de Salvador Allende. Après être accueilli très chaleureusement par l’ambassadeur, Mario García, en bon politicien, le Président s’attacha à serrer le plus de mains possibles, passant de groupes d’amis en groupes d’amis dans cette ambiance relaxée et plaisante. Celle qu’il échangea avec Augusto Pinochet et sa femme ne fut pas la moins chaleureuse.

— José Tohá m’a dit le plus grand bien de votre cuisine, Señora Pinochet.

— Vous me flattez, Presidente — fit-elle coquettement la femme du général en ne soulignant pas qu’elle n’était évidemment pour rien dans la réussite des plats, sinon de leur choix. — Il fallait une cuisine à la hauteur de la joie que nous avions à accueillir chez nous José et Moy, qui dont des gens char-mants. J’espère qu’il a pu prendre du repos maintenant que la terrible charge de Ministre de la Défense ne lui incombe plus.

Lucía avait bien remarqué les yeux ronds de son mari lorsqu’elle avait parlé du poste de ministre de leur ami, qui lui intimaient sourdement de ne pas parler politique. En adepte larochfoucaldienne de la maxime n°56 de ses pensées : « pour s’établir dans le monde, on fait tout ce qu’on peut pour y paraître établi », elle n’en eut cure, bien décidée à poursuivre sa stratégie d’élévation sociale en parallèle de l’évolution de carrière de son mari. Si celui-ci n’était pas si timoré et désespérément obséquieux avec les politiques, elle se serait même permise d’inviter les Allende à dîner. Peut-être même aurait-elle ajouté, « venez avec la femme que vous préférez », pensant à la Tencha ou la Payita. Qu’avait son mari à tellement respecter ces hommes qui avaient de moins en moins de pouvoir que lui ? Elle reconnaissait une part de clairvoyance dans le choix de son mari de rester le plus neutre possible politiquement, de paraître n’être d’aucun camp ou potentiellement de tous, mais quand même, les audaces des maris des autres femmes de certains généraux lui faisaient un peu envie. En trente ans de mariage avec Augusto elle n’avait jamais totalement réussi à faire taire la voix de son père en elle, lui expliquant qu’un militaire était un mauvais parti : le plus obscur gratte papier quasi-analphabète de n’importe quelle publication de presse ne pouvait-il pas se permettre beaucoup plus avec les dirigeants que son mari, très régulièrement à la tête des Forces Armées ces derniers mois lors des ministères de son supérieur ou de ses absences ? Certes, il valait mieux être là ce soir, et être bien vus par le plus de monde possible, en cas de dictature du prolétariat – qu’en sait-on ? –, quitte à fuir dès que possible loin si le communisme s’avérait invivable. Mais ne pas trop s’avancer, prendre le bon wagon ; son trop honnête mari (ou est-ce une marque de bêtise à ce niveau-là ?) assurait-il assez ses gardes ? Aurait-il assez d’arguments pour ne pas être rejeté par les siens si finalement les futurs vainqueurs étaient ses frères d’armes putschistes ? Saurait-il flairer quel camp serait le plus fort en cas de division de l’Armée de Terre et de guerre civile ? Cet homme avait besoin d’elle ; elle avait besoin de lui pour protéger sa famille.

Il suffit de sortir de l’ambassade largement gardée par des carabinerospour comprendre ses doutes. Les rues de Providencia sont devenues un chaos indescriptible après l’explosion de bombes incendiaires lancées dans des véhicules de locomotion collective. Roberto Thieme, qui n’est absolument pas mort dans son avion en mai, n’est pas peu fier ce soir du Groupe Gama de son organisation, Patria y Libertad, aujourd’hui clandestine. Et en vante les mérites à celui qui le reçoit ce soir, ailleurs dans Santiago, Hugo Castra, bras droit du futur chef de la Junte militaire, l’amiral José Toribio Merino.

— Donc comment s’est passée cette soirée du club de l’ami Jorge Gamboa ? — demande Thieme.

— Nous l’appelons « la cofradía de Lo Curro »,1 désormais…

— C’était il y a combien de temps, déjà ?

— Il y a eu une réunion importante il y a un mois et un jour, cela date !2 Gustavo Leigh (!) a pu venir en déjouant la surveillance des sbires de l’UP, (…) Patricio Carvajal, (…) et même Sergio Arellano Stark étaient là ! Puis ça s’est accéléré, on a cru être débarrassés de Prats, avec cette histoire d’accrochage en voiture qui a dégénéré … c’est vous d’ailleurs ?

— Jajajaja — fait le leader d’extrême-droite en riant. — On n’était pas loin d’avoir la peau du grand général avec une simple femme ! David battant encore Goliath !3

— Félicitations, ça a presque marché ! Puis cette attaque de la Moneda… (Thieme reste impassible, autre façon de signifier : pas de commentaires.) Et depuis juillet nous sommes maintenant nombreux ! Je me souviens nous étions seuls avec des hommes de la Marine lorsque nous nous sommes réunis les premières fois, puis avec l’Armée de l’Air au début de l’année et sais-tu quoi : l’Armée de Terre est enfin des nôtres !

— Non ?!

— Si, si ! Le 20 nous avons d’ailleurs abordé ce point épineux. Puisque tout le haut commandement nous est hostile (Prats, Pinochet, Urbina, Sepúlveda et Pickering) nous avons décidé après de nombreuses discussions que ce sera le général Manuel Torres de la Cruz qui prendra la tête de l’Armée de Terre, dès que nous passerons à l’offensive. Il ne faut plus tarder, les enflures du MIR infiltrent de plus en plus les troupes… Bon et sinon, et nos plans communs ?

— Ne t’inquiète pas. Que les grévistes fassent leur boulot de ne pas sortir leurs camions, continuez à traquer les armes que pourraient avoir les rouges, et vous aurez tous les sabotages que vous voulez. D’ailleurs je t’annonce sans trop m’avancer, car on a mis des bons sur le coup, un mort de choix ce soir…

— Qui ?

— Tu verras demain dans les journaux…

Alerté tard dans la nuit, Salvador Allende était là en blouse blanche de médecin, tentant quelques gestes dérisoires pour sauver son ami. Mais il s’arrêta devant l’évidente inanité de ses gestes, puisque l’autre était mort… il ferma ses poings et lorsqu’Alfredo Joignant entra – un des amis du défunt lui aussi, le dernier à l’avoir vu, d’ailleurs, cette nuit et qui serait sans doute mort avec lui s’il avait accepté ce verre que le malheureux lui proposait – au milieu de ses larmes cria en montrant la victime : « le fascisme, c’est ça ! ».

Notes

  1. Cf. 1. X §Synco.
  2. Pendant ce temps nous, nous étions en train de suivre Juan : « Que puis-je désirer de plus de Helena ? » [1. XII §21]. Tout ça pour ça… Désolé, donc, s’il y a dans la suite beaucoup d’explication extratextuelles mais nous avons pris du retard et vous ne pourrez vous en prendre qu’à l’ancienne équipe ! [Note de l’auteur-narrateur]
  3. Cf. 1. XIII §4. Oui, il s’agissait de l’opération Charly fomentée par un groupe d’extrême-droite.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.