Les « grands hommes », tels qu’on les vénère, sont de méchants petits poèmes composés après coup ; c’est le faux monnayage qui règne dans le monde des valeurs historiques.

Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, § 264

5. Il me regarde avec la dureté du soldat, de ses petits yeux félins, d’un noir qui tranche avec son costume blanc.

— Pourquoi m’as-tu recherché où j’étais ? Je ne demandais rien. Je reposais en paix.

— Je sais, excuse-moi Augusto. Presidente. (Je ne peux m’empêcher d’avoir un recul lorsque je vois son costume). Dis-moi, ce chapeau chargé de composition florale, il ne te manque que la fleur de lys… Et cette chaine, c’est la toison d’or ? Ce costume blanc, la cape, tout ce tralala… je te préférais encore avec tes grosses lunettes noires, tes bras croisés et ton air féroce, militaire et non pseudo-politicien, plutôt en Cromwell qu’en vieux pape à flonflon, mon ami.

— Oh… justement tu sais bien qu’il faut impressionner les gens par tout ce décorum pour qu’ils te donnent le pouvoir. L’Eglise Catholique l’a bien compris. Avoir les symboles du pouvoir, c’est l’avoir lui-même. Etait-ce pour me donner une leçon de mode que tu me réveilles ?

— Non, non, bien sûr, j’ai plus important. Je voudrais travailler à ta réhabilitation.

Il soulève la main en un geste de dépit.

— A quoi bon… Qu’est-ce que tu y gagnes ? J’ai connu les hommes, Juan, ne m’ennuie pas de balivernes, va au fait.

— J’ai une revanche à prendre contre un misérable insecte qui a lancé son petit puputsch sur le texte dans lequel je suis… Ce petit rien du tout, cet éternel second, hypocrite et effacé, à qui on promet de jouer les grands rôles et se sent pousser des ailes… Ce petit rancunier, on devrait toujours se méfier des petits et des gros qui n’ont pas de second degré, ces sacs de ressentiment qui vous font tout payer dès qu’ils peuvent se le permettre, misérable précipité de médiocrité jalouse, berné par l’ambition… Bast !

— Et tu as besoin de moi pour déjouer son putsch ? J’ai raté la première fois qu’on me l’a demandé, tu sais bien, au point de devoir y participer… tu crois vraiment que je suis l’homme de la situation ?

— Justement, tu es LA personne. Et cela va dans ton intérêt aussi.

— Oh, mon intérêt… d’où j’étais vous m’êtes, vous les vivants, bien indifférents. Même le Chili ingrat. Il n’y aurait que moi, tu pourrais me faire danser en tutu dans une œuvre de fiction grotesque que cela me laisserait indifférent, si tu as du temps à prendre avec de tels enfantillages… Tu n’as jamais été très stable psychologiquement, tu en serais capable, non ? Enfin, il y a Lucía et les enfants, pense à eux.

— Si on devait penser aux gens, on passerait son temps à s’excuser et on serait réduit au mutisme… C’est entre toi et moi, laissons ta famille hors de tout ça. Je t’explique le plan. Tu sais que Jorge Baradit a écrit une uchronie, Syncoça s’appelle, dans laquelle Patria y Libertad tue ta famille – tu verras, avec moi, on évite tout ça. De rage, tu te laisses séduire par Allende, et tu réalises une sorte de coup d’Etat, mais pour Allende, une histoire un peu complexe dont je ne voudrais pas te révéler la fin, mais où tu es encore la main exterminatrice…

— Moi un communiste ?

— Non, mais un bourreau, oui. Tu vois, mon idée est bien meilleure. Nous en sommes au 26 août 1973. Regarde-toi : tu es en train de comprendre que tu ne pourras pas te débarrasser des généraux putschistes qui viennent d’avoir la tête de Prats. Tu commences à réaliser que le légalisme est une cause perdue, mais tu t’accroches, tu essayes de trouver des solutions. Tenir jusqu’en octobre et te séparer d’une quinzaine d’officiers lors du remaniement du Haut-Commandement en ayant le temps de mettre en place auparavant tous les hommes capables de tuer dans l’œuf la rébellion qui se déclencherait alors ? Tu n’as pas encore signé le pacte qui te lie aux putschistes, tu ne fais que douter et éviter Prats et tes futurs anciens-amis. Tu es sur le fil du choix, tu n’as pas encore basculé d’un côté ou de l’autre, tu es tout en haut dans la sphère des doutes et des possibles. Des possibles, Augusto ! Alors je te propose qu’on se casse de ce texte, et on le termine dans un autre ! On repart de là, dans une uchronie positive où tu choisis un autre plan et t’impose comme le sauveur du Chili, et non cette image d’infâme dictateur que tu vas trainer comme un boulet jusqu’à ta mort, Président vaincu en 1988. Jusqu’à ta mort…

— Et que voulais-tu que je fasse ? Tu vas encore refaire mon procès ?

— Non, non, je ne suis pas motivé par la justice, je n’ai rien de louche dans ma démarche, mais par la colère pure, donc je suis tout à fait honnête dans mes intentions. Je ne suis pas mieux que toi, tu sais bien que moi, à ta place, j’aurais fui sans hésitation. Même sournoisement puisque tout ce monde était un sac de vipères. En tombant malade par exemple… Tu sais jouer les malades, on t’aurait cru ! Dans la version que je te propose, tu refiles la patate chaude que t’a filée en toute bonne foi Prats. C’est Urbina qui alors qui est dans la merde pendant que tu prends ta tranquille convalescence loin du pays, aux EE. UU.,1 par exemple.

— Tu appelles ça une bonne idée ? Un livre sur un type qui se débine et reste un inconnu des manuels d’histoire ? Je n’aurais jamais contribué à sauver mon pays, malgré tout, et à en faire un des plus florissants d’Amérique du Sud pendant des années ?

— Tu as raison, ce serait aussi nul qu’en laissant faire l’équipe usurpatrice. Mettons alors que tu imposes par la force la trêve que n’avait pas réussi à défendre Prats par la persuasion. Prats et toi vous organisez une Junte blanche, où on revoit le look : pas les bras croisés et les lunettes noires, pas les disparus que tu croyais pouvoir faire oublier alors que c’est justement parce que le deuil n’a pu être fait qu’ils sont toujours présents, comme un enfant croit avoir rangé sa chambre parce qu’il a caché ses jouets sous son lit, tu avais trop lu Orwell pour croire que les hommes oublient facilement la mort de leur père si tu ne leur as pas pris en même temps leur patrimoine ? Non, tu instaures revolver en main un gouvernement composé à moitié de militaires, un quart de centristes de l’UP, le dernier quart de modérés de la DC…

— Je n’ai jamais entendu un truc aussi con, M. le philosophe ! Et pourquoi ne pas mettre le PN dedans, en plus : ils seraient tous venus avec des couteaux sur eux pour s’entretuer et j’aurais dû nommer un nouveau gouvernement à chaque conseil des ministres. Au mieux, j’aurais eu à gérer toutes les demi-heures leurs chamailleries, ils se seraient mis des bâtons dans les roues et le pays aurait crevé dans la fierté d’avoir sauvegardé sa démocratie incapable : tu oublies la situation d’urgence dans laquelle nous nous trouvions ! Et me voir obligé de gérer ces petits intrigants, tu as bien vu ces contorsionnistes malfaisants : Aylwin qui propose un jour une moitié de généraux dans le gouvernement et Frei qui crie au scandale une semaine après, accusant les militaires de défendre le gouvernement, parce qu’Allende en a nommé …quatre ! Et si nous avions accepté le coup d’Etat sec proposé par le premier, quel tôlé ça aurait été à gauche ! Qu’est-ce qu’on aurait pris ! Puis le MIR et Patrie et Liberté auraient déclenché deux guérillas parallèles et concomitantes. Non, Juan. J’aimerais bien aller dans ton sens, mais il n’y a pas d’autre alternative… ce que j’ai fait, je l’ai bien fait. Habilement. J’ai été plus malin qu’eux tous. Je n’ai pas voulu tout ça, je n’ai pas planifié ceci depuis le début de la présidence Allende comme dans les conneries que j’ai racontées après. Ça m’est arrivé sur les bras et à partir de là, je me suis révélé le grand homme que j’étais potentiellement.

— Le dictateur, Augusto. Dans la conscience collective tu n’es pas classé du bon côté du tableau, tu es avec Ben Laden, Bokassa, Castro, Ceausescu, Franco, Hitler, Hussein, Kim Jong-Il, Khomeiny, Lénine, Mao, Milosevic, Mussolini, Salazar et Staline.2 Avec Castro, M. Pinochet.

— C’est quoi cette liste à la Borges ?

— La liste des deux tomes de Femmes de dictateur de Diane Ducret.

— Et pourquoi cette liste-là ?

— Je vais te dire la vérité : 1) L’auteure (oui, le féminisme est passé par là, lutte de civilisations vivant dans l’opulence et devant s’inventer des combats pour s’occuper les neurones, ça arrivera plus tard au Chili en même temps que le développement économique de ton pays, qui, soit dit en passant, décolle avec le retour à la démocratie dans les années 1990…), donc l’auteureest magnifique, a un rire orgasmique que j’ai eu le plaisir d’entendre les quelques fois où elle a été chroniqueuse sur Europe 1 dans l’émission de Laurent Ruquier et je voulais lui faire un clin d’œil appuyé pour la draguer un peu ; 2) Cette liste correspond grosso modo, à ce que l’homme de la rue qui a vaguement eu son bac parce qu’on lui a demandé s’il le voulait et qu’il a répondu « oui », entend par « dictateur », même si la notion est très vague, mais sans doute meilleure dans son imperfection que celles des universitaires ou des philosophes déconstructo-spinozistes qui vont te pondre une définition revenant à « j’appelle dictateur tout ce qui correspond au sens commun modulé par mes obsessions et mon idéologie, schéma que je vais brillement vous développer par la suite… ».

— Va, solidarité masculine, c’est sur une double histoire de femmes que nous nous sommes connus, bonne chance dans ta chasse à la Diane !

— Bref, globalement ton image est perfectible, pour user d’euphémisme. On pourrait changer des choses.

Il se lève de son fauteuil roulant, d’un coup, jette sa canne et m’agrippe le col virilement.

— J’ai été parfait, Juan. Parfait. Il fallait UN homme qui arrête cette catastrophe annoncée, ce bordel indescriptible et ce fut moi. Ils ne m’ont pas vu venir, car j’ai joué mon rôle à la perfection, et pourquoi ? Parce que ce n’était pas mon rôle, c’était moi. J’ai signé le 9, la peur au ventre, sans savoir ce que je faisais. J’ai bluffé tous les gauchistes qui n’imaginaient pas que je changerais de camp, parce que moi-même je ne le savais pas le 7, lorsque j’écrivai à Prats ! Après coup, j’ai éliminé un par un tous les ambitieux de cette Junte, parce que démocratie ou dictature militaire, une société ne peut avancer que mue par UNE seule volonté. Il n’ya rien de pire que l’anarchie. C’est ça qui détruit les Etats, appauvrit les gens, qui les fait vivre dans l’insécurité et les livre à la prédation de l’étranger ! Qu’est-ce qui a sorti le Chili de ses propres errances funestes ? Qu’est-ce qui a sauvé des vies en masse ? La discipline. Pour avancer, une société doit aller tout droit, pas jouer à l’essuie-glace politique et sa constance de girouette. Voilà pourquoi il fallait ces mesures viriles qui furent décidées en vue de l’ordre et de ne céder jamais aux voies féminines des gémisseurs professionnels. Comment voulais-tu qu’on soit à la fois nationalistes en économie, protectionnistes, avec un Etat fort qui intervienne dans l’économie, et qu’on écoute les Chicago Boys libre-échangistes ? On aurait été aussi inefficaces que la démocratie à passer notre temps précieux à nous engueuler à cinq ? Même le Prats des fraudeurs communistes, lui font comprendre, dans Una vida por la legalidad3, qu’une Junte pluraliste est une chimère. On n’avait pas arrêté le règne des blablateurs nuisibles pour leur ressembler ! Et pourquoi c’est moi qui ai éliminé Leigh et pas l’inverse : parce qu’ils ne m’attendaient pas. J’avais été un agneau docile pendant trois ans, j’ai appris à être un loup en 48 heures ! Allende a mis 48 ans pour apprendre l’art de la politique ; et moi 48 heures, mon grand !

— Mais lui est une idole, pas toi. Il a sa statue place de la Constitution, à côté des grands, à côté de la Moneda, pas toi.

— Parce que j’ai fait tuer. Allez n’aies pas peur, vas-y toi aussi, reproche-moi les morts…

Je reste interdit.

— J’ai fait tuer, moi directement, parce qu’il fallait que je montre à la bande d’aventuriers avec qui je gouvernais fragilement encore, que j’étais le chef. Ils étaient normalement jaloux que je prenne de plus en plus de pouvoir puisqu’eux complotaient depuis des mois, et moi je suis arrivé comme la cerise sur le gâteau sans être passé au four. Tous voulaient ma peau. Il fallait que j’aie, moi, les instruments de terreur sous mon contrôle. Que j’impressionne. Je les ai tous eus un par un, les généraux envieux ou qui avaient d’autres lignes politiques à proposer, sauf Merino qui a compris qu’il ne devait pas s’opposer à moi. J’ai torturé parce que j’avais une probable guerre civile à tuer dans l’œuf, tu le sais ! Il n’y a pas que la force ou la raison, Juan, il y a la peur aussi. J’ai voulu protéger la paix en les effrayant : un cadavre flottant dans le Mapocho et c’est peut-être neuf poltrons que je sauvais d’eux-mêmes par la trouille, sachant que les plus décidés n’auraient de toute façon reculé devant rien et que nous ne pouvions éviter tout affrontement. Et puis… on prend goût au pouvoir. Une fois qu’on l’a, personne ne résiste. L’honnêteté c’est une notion d’impuissant ; les droits de l’homme des jérémiades d’eunuques. Il faut avoir été en position de force absolue et ne pas en avoir usé, pour pouvoir se dire être un héros. Ceux qui n’ont jamais eu cette possibilité ne savent pas ce qu’ils auraient fait. Ils peuvent bien juger, c’est très facile. Ils peuvent bien avoir des déclarations ronflantes et consensuelles. Ô grands discoureurs narcissiques. Ils ne sont rien que des agitateurs de vents : ils causent, et causent et causent encore, en temps de paix. Que le couperet de l’heure des choix s’abatte sur leur arbre des possibles, leurs mots s’effacent ! Ils pataugent dans le sang, comme tout le monde, et usent désormais leur cerveau à trouver des excuses. Oublions-les. Aurais-je massacré les Chiliens de droite si les armes avaient été dans les mains des marxistes et si les généraux rouges avaient été majoritaires dans l’armée ? C’est très probable. Sans être ni marxiste ni communiste, je m’entendais bien avec les modérés. J’aurais été aux côtés de Prats, de Tohá, des autres… Nous aurions laissé le MIR nous aider à nous débarrasser de Patria y Libertad, tout en condamnant ces atrocités en surface, et nous aurions tué et enfermé les membres du PN et de la DC… L’intelligentsia internationale nous aurait trouvé des excuses, et peut-être même défendus s’ils avaient vu que les EE. UU.4 nous critiquaient. Les voilà nos victimes absolues qui se cachent derrière le fait qu’ils n’ont pas eu l’occasion d’être des bouchers… ils n’en ont pas eu les moyens et le temps, mais je t’assure que s’ils avaient pu… Mais enfin, moi, j’ai su m’arrêter. Je leur ai rendu le pouvoir en 1989. Pas un mort lors du retour à la démocratie. Pas de rancune, après tout ce que j’ai fait pour eux. Et j’avais tout à risquer à long terme pourtant. Mais je leur ai rendue leur foutu régime politique qui les avait menés au bord du gouffre, jusqu’à qu’ils viennent tous nous supplier de les sortir de ce pétrin institutionnel aux conséquences néfastes. Et la justice internationale qui me tombe dessus après coup : voilà comment on est récompensé de ne pas s’accrocher au trône qu’on s’est créé de ses propres mains. J’ai redonné mon pouvoir à ce petit avorton ambitieux d’Aylwin – qui défendait en septembre 1973 le coup d’Etat pensant que j’avais fait le sale boulot pour remettre docilement le pays entre leurs mains minables après avoir débarrassé le service précédent, épousseté la table et m’être excusé de les avoir fait attendre… J’ai fait tuer le vieux Frei en 1982 parce que les gens ont la mémoire courte. A la moindre crise, on me désavoue. On écoute le grand marabout des temps passés. Pour faire quoi ? La révolution en liberté II, tellement efficace qu’elle allait mener à l’Unidad Popular II ? Pour que reviennent les Andrés Pascal Allende et autres gamins du MIR partis chier dans leurs couches à Cuba dès que leur jeu de soldats de plomb devenait dangereux ?5 – Les meilleurs d’entre eux étaient morts… chez les révolutionnaires seuls les couards font l’histoire car ils restent en vie. Longtemps, même !6 – Pour qu’Altamirano, viré de son Parti Socialiste fantôme en 1978, bandes de gnomes éparpillés juste capables d’auto-épurer leur ridicule gouvernement en exil, vienne avec un culot monstre prétendre diriger le pays ?

— Tu aurais pu gouverner avec Prats…

Il s’arrête. Se rassoie, regarde dans le vide, j’ai de nouveau l’impression de voir le Pinochet malade et en fin de vie.

— Prats…

Des larmes coulent.

— Tu crois que ça a été facile de le tuer ? Lui qui était mon ami depuis quarante ans. Lui que j’ai servi fidèlement jusqu’au bout, jusqu’à me mettre dans une situation délicate pour lui, en août 1973… Tu crois que je n’ai pas tout fait pour l’épargner ? Lui qui a été fidèle… et honnête avec moi durant un an, comme j’avais été son ombre pendant trois ans. Pas un mot de travers sur moi dans ses Mémoires. Lorsqu’intervient le coup d’Etat, il nous plaint, il se demande qui de nous ou de lui aura raison avec le temps, il ne nous condamne pas. C’est un homme bon, pas un juge de salon et d’amphithéâtre. On aurait pu le tuer en 1973, Juan. C’était facile. C’était souhaitable, même, puisque les gens le croyaient en train de venir avec une armée depuis le sud, pour libérer Santiago, entretenant cette flamme de rébellion qui était dangereuse pour tous… Et alors que j’avais vu quelle erreur la démocratie chrétienne avait commise en faisant signer de dérisoires garanties constitutionnelles à Allende en 1970, je lui ai demandé de passer à télévision, de déclarer qu’il ne ferait rien contre le nouveau régime, et je l’ai laissé tranquille en Argentine. Je lui ai fait confiance. Et même lorsque les gens pensaient encore qu’il allait venir de l’Est, je l’ai laissé… jusqu’à ce qu’il écrive cet article de géopolitique dans un journal argentin… sous pseudonyme, certes… mais il avait été contaminé par la politique. Allende lui avait sûrement bourré le crâne. Ou les Soviétiques. Qui lui auraient promis le poste de Président de la République comme ils espéraient le faire pour 1976. Lui seul aurait été le vrai chef d’Etat pour le Chili. Après moi, ou avant, qu’importe… Mais il aurait été aveuglé. Allende mort, ça aurait été toute cette clique de cloportes survivants qui l’aurait séduit avec leur démocratie… Et de nouveau le cirque, et de nouveau la soupe tiède des ambitions gluantes. Carlos était trop bon. Sa naïveté aurait été nuisible au pays. Encore une fois le mal de ventre du 9 septembre 1973 m’a pris lorsqu’il a fallu donner l’ordre de l’attentat un an plus tard. Tuer un ami… mais je suis sûr qu’en appréhendant la situation à l’aune de mon point de vue, il m’aurait félicité de l’avoir sacrifié au nom du Chili… Pourquoi a-t-il écrit cette merde d’article, Juan ? Pourquoi ? Et pourquoi cette brave Sofía était-elle avec lui dans la voiture ?

— Aucun scénario ne te va, alors ? Tu as la chance de décider une deuxième fois et tu ne veux rien changer ? On t’offre le rachat, Augusto. <7 Allez, on se met autour d’une table, on boit quelques verres et on trouve une fin qui va tous les étonner. Je te propose notre revanche commune, toi sur Sophocle et moi sur Molière, sur Mozart, sur toutes les autres innombrables tâcherons qui me font terminer en Enfer pour sauver la morale bourgeoise et bigote. Pinochet prend un avion pour Paris et dévoilant le coup d’Etat à l’œuvre lance un appel à l’ONU pour qu’une force d’interposition empêche les uns et les autres de se fusiller dans un grand feu d’artifices. Poussés par l’URSS, les EUA acceptent enfin, et les Français soucieux de montrer qu’après 1789 ils peuvent encore jouer un rôle dans le concert des nations, prennent la tête de casques bleus bientôt victorieux. Le pays reconnaissant t’élit immédiatement chef du gouvernement, pendant que j’organise des bungas-bungas républicains où, tout nus et sous LSD, anciens partisans de droite et de gauche ressoudent le corps social… > Tu ne veux rien changer ?

— Des détails, sans doute, mais rien qui ne vaille un livre entier… Mais sois honnête : tu veux dégommer ton corniaud, c’est tout ce qui t’intéresse, hein ? Je t’emmerde, n’est-ce pas ? Je fous ton plan génial en l’air. Démerde-toi, Juanito ! On doit tous se débrouiller tout seul. La vie est une grande improvisation, il n’y a que dans ton cerveau malade qu’on donne une deuxième chance aux gens. Et puis, tu vois, tu veux toujours fuir, déserter. On dirait un gosse qui va bouder. Moi je n’aurais pas quitté le Chili – tu ne quitteras pas ce livre. Tu vas te battre pour récupérer avec ton allié l’auteur (alors que tu étais plutôt allié avec le narrateur dans la partie 1A, non ? Déjà tu découvres la politique…), la narration de l’histoire. Quitte à te salir les mains. Ça te fera les pieds. Tu joueras moins au héros pur une fois que tu auras assassiné toi aussi. Si, si, tu fais le héros justement en soulignant sans cesse que tu te protèges de la tentation de l’héroïsme. Mais :

C’est une forme de coquetterie que de faire remarquer que l’on n’est pas coquet.
La Rochefoucauld, Maximes(j’ai mes lettres moi-aussi !)

Parce que tu vas devoir tuer ; il n’y a pas pire tique qu’un arriviste qui s’est vu plus beau qu’il ne l’est. Il préférera lutter jusqu’à la mort que de retourner à l’état antérieur. Regarde les travailleurs Chiliens en 1973 lorsque le PC et la CUT leur ont demandé de laisser reculer stratégiquement et provisoirement leur “révolution”. Et tu vas galérer pour trouver de quoi intéresser les lecteurs, une fois passé ce sommet du livre : il fait revivre Pinochet, quelle audace ! Va les stimuler maintenant, alors qu’à côté de ton livre une pile d’autres attend, qui tous dénigrent le tien pour se mettre à ta place dans les mains du lecteur… Quoique, je leur ai promis un mort, suis-je à un près… (Pardon, je ne voulais pas te nuire avec de l’humour noir.) Leur fibre de lecteur de saga spatiale où des planètes sont détruites à chaque coup de feu, de batailles grecques ou médiévales avec leur trop-plein de tripailles trépassées est de nouveau stimulée, tous ces lecteurs de policiers morbides qui n’osent pas prendre le métro de Marseille en plein après-midi… Bref tous ces micro-psychopathes malsains et virtuels, sont de nouveau à l’affût.

Bon courage avec ta conscience et avec ta déesse chasseresse. Si tu lui fais un enfant appelle-le Augustin en pensant à moi. Allez mon fou, maintenant, débrouille-toi sans moi. (Et merci.) Je te laisse avec le jeune homme de 58 ans que j’étais alors…

Notes

  1. Rappelez-vous la dernière leçon, et devinez quel pays se cache sous ce sigle ! [Note du professeur d’espagnol]
  2. Enfin, tu n’y es pas mais je ne voulais pas piquer ta vanité… [Note hypocrite – ou diplomate ? – de Juan]
  3. Cf. mon article sur la fausseté Una vida por la legalidad ou encore 1. X §Diego Portales.
  4. Estados Unidos (de América del Norte). Bravo aux gagnants ! [Note du professeur d’espagnol]
  5. Andrés, au fait, lorsque tu le rejoindras en Enfer (où nous sommes tous) Miguel Enríquez t’attend à coup de fusil, toi, Carlos Altamirano et quelques autres clowns. Il va vous apprendre à mourir en héros. [Note de Miguel Enríquez via Augusto Pinochet]
  6. Regarde Castro, le grand défenseur des Cubains, ce héros du peuple de gauche, qui après avoir fait assassiner un nombre incalculable de personnes a refilé le pouvoir à son frère, pour s’assurer une belle dynastie égalitariste… [Note d’Augusto Pinochet]
  7. Plusieurs experts ont émis de forts doutes sur l’authenticité de ce passage. [Note d’un puriste payé pour travailler longtemps et patiemment à la poursuite de l’exactitude ; un fou, encore, version méticuleux obsessionnel.]

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